Anna Von Hausswolff - Live at Montreux Jazz Festival

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chronique Anna Von Hausswolff - Live at Montreux Jazz Festival

Le monde se divise en 2 catégories : ceux qui connaissent Anna Von Hausswolff et ceux qui l'ont découverte récemment. En effet, fin 2021, la miss a défrayé la chronique malgré elle, par le truchement d'un improbable mais non moins inquiétant effet Streisand à l'envers, la propulsant sous les feux de la rampe du grand public, les médias de tous bords relayant l'affaire la concernant, de Libération à la BBC, en passant par LCI, Marianne, France Culture ou encore Télérama, liste non exhaustive. Alors en pleine tournée européenne, la voici contrainte d'annuler un concert à Nantes, après que des intégristes catholiques ont bloqué de manière menaçante les accès à l'église censée accueillir l'événement. Dans la foulée, l'Eglise Saint-Eustache, en plein coeur de Paris, annule également, obligeant les organisateurs à parer le concert du sceau du secret, dans un temple protestant, conférant aux spectateurs qui y assistent le statut de happy few tels que l'entendait Stendhal. Le monde s'en trouve alors divisé en 2 nouvelles catégories : ceux qui ont connu la chance de participer à ce concert, et les autres.

 

La miss n'en est pourtant pas à ses débuts et n'est pas la 1e artiste de l'histoire à se produire dans des lieux de culte, toujours en accord et avec la bienveillance des responsables : Amenra, Bruit, Sting, ou encore Wolf Alice, récemment, ne représentent que quelques exemples passés entre les mailles du filet des esprits chagrins rétrogrades. En outre, alors que les ras-du-bulbe reprochaient à sa musique un caractère sataniste, notamment à cause d'un contre-sens donné aux paroles d'une de ses chansons qui parle de drogue de façon métaphorique en évoquant des ébats avec le diable, la Suédoise proposait, ironie du sort, un show sans aucune ligne de chant, son spectacle restant axé sur l'utilisation de l'orgue, instrument sur lequel elle a jeté son dévolu depuis des années, jusqu'à lui consacrer un album entier (All Thoughts Fly, 2020, chef d'oeuvre de liturgie moderne) qui dénote (quoique) par rapport au reste de sa discographie qui allie rock gothique expérimental, folk dépressive et post-metal possédé.

 

En clair, l'univers d'AVH s'avère vaste et protéiforme, car elle appartient à cette famille d'artistes qui explorent, ne restent pas sur leurs acquis, savent s'entourer, toujours avides de nouvelles collaborations et de découvertes de nouveaux horizons au monde dont ils se font les démiurges inspirés. Les réduire à une caricature d'interprétation relève, au mieux, de l'aveu de carence culturelle, au pire, de la stupidité la plus crasse. Gageons de la voir un jour signer une collaboration de bon aloi avec un groupe de metal extrême, à l'instar d'autres Circé de génie comme Jarboe (avec Neurosis), Emma Ruth Rundle (avec Thou), AA Williams (avec Mono) ou encore Chelsea Wolfe (avec Converge) pour étendre davantage les frontières de la Création.

 

 

En attendant, elle signe des projets qui enrichissent son territoire, notamment en associant son nom à celui de Filip Leyman pour la bande-originale de The Most Beautiful Boy in the world, un documentaire de Kristina Lindström et de Kristian Petri sur Björn Andresen, jeune ange dépressif, même après 50 ans, à cause des conséquences du tournage de Mort à Venise, de Luchino Visconti, film qui objective sa beauté d'éphèbe. A l'heure où nous bouclons cette chronique, ladite BO a reçu une nomination parmi les 5 du film pour l'équivalent des Oscars ou des César en Suède.

 

En réalité, le monde se divise en 2 catégories : ceux qui ont déjà vu AVH en concert et les autres. Nulle condescendance pour ces derniers, au contraire, puisque AVH leur offre une belle occasion d'en vivre un par procuration, grâce à ce Live at Montreux Jazz Festival enregistré en 2018 et mixé sur la table "Queen Neve", anciennement propriété de Queen qui lui a donné son nom. Pour commencer, le simple nom dudit festival constitue à lui seul un gage de qualité. On se souvient du concert mythique de Talk Talk, dans un autre genre, mais tout aussi intemporel que celui d'AVH. Exigeant, noble, classe : tel est ce festival. Choisir la prestation d'AVH en ces terres helvètes pour en faire un album  relève de l'évidence, et le résultat se montre digne de ce choix. Du reste, il offre un clair aperçu du type de grand messe que les intégristes de Nantes et de Paris redoutaient tant. Ni plus ni moins que la prestation d'une grande chanteuse, en totale communion avec le public et  ses musiciens, parmi lesquels sa propre soeur Maria, autrement connue pour sa carrière de directrice de la photographie au cinéma. On l'aura compris, Anna, fille de Carl Michael Von Hausswolff, compositeur et plasticien baignant dans la musique expérimentale, appartient à une famille d'artistes. En prêtant une oreille attentive à la voix d'Anna et de sa musique, on lui trouvera une filiation plus vaste que celle des liens du sang. Les amateurs des Swans y verront une digne rejetonne de Jarboe, la voix féminine des Cygnes, chantres du rock industriel. Avec lesquels elle a déjà partagé la scène et participé à des albums. Coïncidence ? Je ne crois pas. 

 

Prenez Ugly and Vengeful :  ce titre de l'album Dead Magic  ouvre la seconde moitié de la setlist. A ce stade du concert, l'auditoire tutoie littéralement l'infini et se montre prêt pour ce long périple de 19 minutes dans les hautes sphères de l'éther et des les profondeurs des limbes. Car, après une intro tout en drone inquiétant accompagnant le chant déclamatoire, la chanteuse occupe tout l'espace, 4 minutes plus tard, a cappella, en faisant résonner sa voix au milieu du silence, telle une grande prêtresse en plein cérémonial. Le titre peut alors prendre progressivement sa vitesse de croisière, dans une ambiance de post-metal que ne renierait pas Neurosis, et lorsqu'elle reprend le micro, les vocalises qu'elle livre la rapprochent d'une Lisa Gerrard touchée par la Grâce, telle que celle-ci peut s'exprimer sur un titre mythique de Dead Can Dance comme Host of the Seraphin. Et enfin, l'ensemble des musiciens emporte le public dans une transe tribale et fiévreuse digne des pièces les plus épiques des Swans et les plus mystiques de Neurosis : hypnotique en diable, sauvage au possible, possédée comme jamais. La chanteuse, par ses cris aigus, se mue en banshee damnée rappelant une Kate Bush ou une Diamanda Galas, tandis que les guitares incisives s'emballent dans une tonitruance insensée au rythme effréné des percussions. Assurément l'ombre des membres d'une grande et belle famille de références traverse tout le titre. 

 

Les 6 titres de la setlist restituent l'âme des 2 albums The Miraculous (2015) et Dead Magic (2018) avec une précision chirurgicale qui se gorge d'une dimension organique. En d'autres termes, c'est clairement en live qu'AVH donne littéralement vie à sa musique. Par le truchement de titres emblématiques de sa discographie comme The Truth The Glow The Fall ou l'inévitable The Mysterious Vanishing of Electra, il y règne une intensité qui se manifeste autant dans les aspects apaisés de sa musique que dans ses explosions de fureur : cette intensité touche au coeur et nourrit un processus cathartique chez l'auditeur spectateur. Si le concert commence relativement en douceur avec l'orgue épiphanique de The Truth The Glow The Fall, il dévoile tout un monde de paysages sonores dans un rythme équilibré, fluide et cohérent, jusqu'à son acmé avec la pièce centrale que constitue Ugly and Vengeful, pour s'achever avec un final de 15 minutes complètement déchaîné : Come wander with me Deliverance. Anna Von Hausswolff y déploie toute l'étendue de son registre vocal, vociférant au milieu de vocalises habitées qui hanteront longtemps le public, tandis que les musiciens s'abîment dans un psychédélisme funèbre, la guitare nous gratifiant d'un solo élégiaque de toute beauté. Lorsque la dame remercie timidement l'assistance, dans le vacarme des applaudissements, on se dit que dans le fond, le monde se divise en 2 catégories : ceux qui connaissent l'immense bonheur d'avoir pu assister à un de ses concerts, et ceux dont la vie trouve un supplément de sens à l'idée d'en caresser le rêve. Ce témoignage sort dans les bacs en janvier 2022, et on se dit que l'année s'en trouve d'emblée sauvée, quelles que soient les vicissitudes que nous réserve la vie.

photo de Moland Fengkov
le 13/01/2022

4 COMMENTAIRES

Tookie

Tookie le 13/01/2022 à 12:05:24

Je fais partie de la catégorie de ceux qui ont attendu la polémique pour écouter cette artiste dont j'avais déjà croisé le nom sans m'y intéresser. Sa découverte fut un sentiment mêlé de colère et de bonheur sombre.
Colère d'avoir attendu que tout le monde en parle pour me pencher sur sa musique.
Bonheur sombre pour le plaisir que ce qu'elle fait m'a procuré.
Je n'ai pas écouté ce live, mais je le ferai sans aucun doute.

Moland

Moland le 13/01/2022 à 14:22:35

Eh bien remercions les intégristes pour ce coup de projecteur providentiel et bon voyage. Ce. Live figurera dans mon top2022. Il est extraordinaire. 

Freaks

Freaks le 13/01/2022 à 18:19:12

Charmé et surtout envouté... Merci pour la découverte c'est un régal :)

Moland

Moland le 14/01/2022 à 01:20:51

Avec grand plaisir. Je l'écoute en boucles et rage à chaque fois de ne pas avoir assisté à ce concert. Ça avait l'air complètement fou. 

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