Buñuel - The Easy Way Out

Buñuel - "The Easy Way Out"
Buñuel - The Easy Way Out (chronique)

Eugène s'était pointé dans le bar, torse bombé, bombé le torse !, en baragouinant des « Sex-y, sex-y, seeeeexxx...-xy », me toisant de sous ses gros sourcils. Était-ce une tentative de racolage outrancier ou une menace sourde et aveugle ? Aveugle, probable, car il a poussé en avant la tête du type assis sur le tabouret à sa gauche. Sans raison. Le type a failli se dénuquer et a fait tomber sa pinte de l'autre côté de la planche à boire. Il m'a dit plus tard, le type, qu'il ne le connaissait pas, ne l'avait jamais vu, et qu'il ne le regardait même pas lors de son entrée fracassante.

Eugène avait pourtant eu toute mon attention.

Ça commence avec un grand Blues lent de reptile. Dans un registre proche de Harvey Milk.

Je cherchais à savoir, piteusement, d'où les coups partiraient, comment, de quelle partie de son grand corps, et si je pouvais décemment penser forcer une sortie de secours qui n'avait jamais fonctionné correctement dans ce vieux rade. L'alarme se déclenchait quand on s'appuyait contre la grande poignée transversale, mais la porte semblait scellée à jamais sur tous les secrets que Loïck, le barman roux, avait pu tenir et garder collé-serré entre ses mâchoires et bien au fond de ses cages à miel ouvertes en toutes circonstances, y compris les plus éthyliques.

 

Mouvement rotatif abusé, il balança ses hanches en avant, une fois la droite, une fois la gauche et le voilà déjà assis en face de moi, le sourire dans la moustache.

Rythmes roboratifs, basse en centrifugeuse, guitare qui taquine le bruit crissant.

Loïck ramassa le verre cassé et engueula le type bousculé pour qu'il aille chercher fissa une serpillière :

_ Nettoie-moi ton bordel, et surtout tu fermes ta gueule !  On casse pas les verres !

_Mais... ?

_J'ai dit ferme ta gueule, surtout !

Le type fonça là où le barman roux lui faisait signe d'aller et je ne le revis que bien plus tard. Aspiré par le local des produits d'entretien, sûrement, et recraché en temps et en heure par la serpillière, une fois qu'Eugène fût parti, bien plus tard, donc.

Course effrénée dans la nuit, aussi ardemment poursuivi par les gyrophares que par les types à battes. Morceaux d'anti-bravoure où la peur peut changer de camp d'une seconde à l'autre.

_ Sex-y, sex-y, seeeeexxx...-xy !!!

_...salut Eugène.

_ AaaouahaaaaAAAHHH-heuueueeu-dooonnemoiuneclop'

_ Tiens, prends.

Sourire qui veut dire merci.

_ Y'a des ritals en ville... Un p'tit, il a une moustache... Et l'autre un bandeau. ...tu sais, depuis ce concert en suisse... je sens que tu ne me suiiiiis pAAAHs...

La fumée m'arrive pleine tronche, ça m'agace mais je bronche pas.

_ T'es pas évident à suivre, faut dire, Eugène. Depuis quand tu fumes, d'ailleurs ?

_ Huh ? Je fume pas. Juste depuis... là. Tu m'emmerdais bien avec ta fumée toi et les autres en Suisse.

_ Oh c'est bon... C'était pas fou comme soirée, tu trouves pas ?

_ J'ai mis une droite à l'ingé son à la fin. T'étais plus là. Cerveau a fait bong contre le crâne, savait pas sonoriser une gratte...

Phasers en goguette, son de fête finie, de néons, de sexe triste. Parfum démodé.

_ Non j'étais plus là, on est parti en plein concert, mon pote et moi.

_ Fallait pas fallait pas seeeex-xy-sex-y dumboooOOYY.

_ Quesse-t'y veux, à tes ritals ?

_ Y m'traitent de negro mais c'est d'bonne guerre... C'est pour rire c'est mes potes. Alors je dis ritals ils aiment pas non plus. Aaaaaouuuhah ! On est là pour jouer le Blues, mec – ON EST LA POUR JOUER LE BLUES MEC ! Nick Caaaaave... il est plus là, depuis longtemps plus dans le coup pauvre hooooom'. On s'fait des virées noc'turnes on s'balade on va voir les putes eux ça les fait rire moi j'men balec... P'tits cons... sous ma protection. S'rendent pas compte...

Encore ses bruits de bouches et gémissements-cris.

Eugène écrasa sa clope à moitié fumée-crapotée. Coup de poing sur la table, trois cannettes vides tombèrent et se fracassèrent à terre. Loïck ne m'aurait pas fait nettoyer, pas moi - ou pas ça, comme je le verrai plus tard - mais je poussai tout de même du pied les débris dans un coin.

_ Loïïïïïïck-ck ! A BOAAAAAARE !

Et ce fut le signal.

L'issue d'un combat n'est jamais certaine.

 

Toujours sur mes gardes, mais de plus en plus défoncé, je devais essayer de garder le cap, toujours soucieux de bien entendre tout ce que déversait Eugène - billevesées insensées, histoires de cul sans début ni fin - de bien répondre comme il  semblait, peut-être, le souhaiter et surtout, soucieux d'essayer de deviner ce qu'il cherchait à me dire depuis qu'il était entré dans le bar en me faisant son vieux compliment équivoque, signe d'embrouilles à venir.

Et, putain, je faisais gaffe à ma gueule.

 

Des verres, des verres et des verres, tous identiques comme piques où enfoncer ma gueule et y rester, à chaque quart d'heure de boire.

Par moments une femme chante, voix de la raison au milieu du chaos-pute.

Et ainsi je finis par le savoir.

Lors d'un sempiternel refrain sur SES ritals qu'il faisait semblant de rechercher, il se mit à exploser de rire, littéralement, propulsant hors de sa lippe de la bière trafiquée au whisky à un mètre à la ronde...

_ Djèèèèèèpe ! D'gep' ! Je lesaitous butéééééés ! Ahahahahahahahah ! Jlézé butéééés ! C'est à toi de t’occuper des macchab'...éééééhéhéhés !

_ Quesse tu dis ?

Il se marrait.

_ Allez, t'as pas ENCORE fait ça mec', arrête !?!

_ Hihihihihihiiii ! Siiiiii ! Y m'traitaient dnégro ça les faisait riiiire ! Fousleur un coup d'scie ou d'aciiid et tu sais faire. Après. Ital' savent pas jouer le Rockèneroll sérieux comme des bites ! C'est biiien, mais en fait naon !

C'est bien mais en fait non.

D'un clin d’œil il redevint brutalement sérieux, ça me retourna le bide encore plus que sa révélation. Tout est un jeu avec Eugène, le vrai et le faux s'enchaînent dans sa pantomime permanente.

Il reprit :

_ Sex-y, sex-y Gep ! C'est toi l'chef maint'nant, ils sont dans l'utilitaire de Loïck, ils rigolent plus maint'nant Sexy D'Gep !

J'avais pas vu les coups venir, cette fois encore. Et pour ne rien changer, c'était à moi de finir le sale boulot.

Je sortis dans la ruelle avec Eugène, qui continua sa route quand je m'arrêtai pour rouler une clope les mains tremblantes. Il disparut sans rien dire, ni au revoir ni merde ni fais-gaffe.

Ça m'fait penser à une fête d'anniversaire célèbre. Putain, c'était dingue quand même...

 

Plus tard dans la nuit je vomis à trois reprises et rêvai que je perdais mes dents qui poussaient au milieu de mon front. J'essayai de me masturber en repensant à la fois où elle avait mis ce string noir avec des dorures, mais j'ai dû finir par me rendormir en rêvant que je m'échappais d'un asile de legos et que les routes tapis de jeu étaient des chansons faites d'eau croupie.

J'aurais tant voulu que les ritals sortent du camtar de Loïck par surprise et qu'on fasse la chouille tous ensemble, qu'Eugène me les présente et que tout le monde rentre entier chez lui, ou juste chez quelqu'un de vivant, où il fait chaud et... qu'il fait bon de sentir ses deux mains au bout de ses deux bras et ses deux pieds au bout de ses deux chevilles et la tête sur les épaules !

Malheureusement ça ne s'est pas passé comme ça.

photo de El Gep
le 07/12/2018

5 COMMENTAIRES

pidji

pidji le 07/12/2018 à 13:26:25

Ce texte encore ! Magique !

el gep

el gep le 07/12/2018 à 14:47:12

Ah-ah cool!
Ça aurait mérité d'être mieux écrit, mais j'allais pas passer 6 mois sur une chronique non plus...
Sinon, faut bien connaître le chant de Mr. Robinson pour bien comprendre et surtout entendre les onomatopées d'Eugène résonner dans son imaginaire.
(Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé est bien entendu... ... ...)

gulo gulo

gulo gulo le 07/12/2018 à 19:05:21

Eugene en grande forme, ouais. Ça console du dernier Oxbow, crénom.

Crom-Cruach

Crom-Cruach le 07/12/2018 à 22:58:11

Entre Bukowski chez les Ch'tis et Las Vegas Poivrot...

el gep

el gep le 08/12/2018 à 18:34:26

Gulo Gulo, le dernier Oxbow n'est pas si mal, il verse dans le romantisme et le sophistiqué de salon, en l'assumant cette fois (contrairement à The Narcotic Story") complètement... Mais lorsque le Duc gémit essentiellement, ici Eugène se lâche plus.
J’adore le premier titre mais je ne suis pas complètement convaincu, ni vaincu.
Et j'ai mal au bras d'avoir dû scier ses foutus ritals.

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CD album CD album (39:04)

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Tracklist

1. Boys To Men
2. The Hammer The Coffin
3. Dial Tone
4. A Sorrowful Night
5. The Sanction
6. Happy Hour
7. The Roll
8. Augur
9. Shot
10. Where You Lay
11. Hooker

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