Discus - ... Tot Licht

Discus - "... Tot Licht"
chronique Discus - ... Tot Licht

« Mesdames et Messieurs, avant d'embarquer sur le vol Discus#2 à destination de Jakarta, Indonésie, le Commandant Lapin et tout l'équipage vous recommandent, au nom de la compagnie Air Nawak, de mettre à profit votre temps libre au duty free pour faire le plein d'aspirine, d'Alka-Seltzer, de vaseline et d'anti-vomitif. Parce qu'on vous prévient: ça va secouer! »

 

Ah ça, on a intérêt à écouter les instructions d'évacuation d'urgence dans cet avion, histoire de savoir où est la sortie de secours la plus proche et comment respirer « normalement » avec le masque à oxygène censé nous tomber devant le museau en cas de dépressurisation. Parce que si on avait déjà connu quelques trous d'air conséquents sur le vol Kekal#10 à même destination, … Tot Licht! promet de nous mettre encore plus violemment en vrac le dedans de la tête.

 

C'est que Discus est quand même franchement atypique, du moins pour qui ne nage pas quotidiennement dans les eaux tourmentées – si ce n'est troubles – du Prog et du Nawak. Car les 8 musiciens de ce lointain (géographiquement) et défunt groupe (la chanteuse et le « responsable des instruments à vent » jouent plus dead que live dorénavant) proposent un mélange particulièrement dense de Jazz, de sonorités exotiques, de Metal, de classique et de Rock 70s qui – immanquablement, quand le sujet est aussi foufou – peut faire penser à Mr. Bungle. D'autant qu'à 5:48 sur « Anne », ça part dans des Tchac-a-Tchac-a-Tchac polyphoniques qui évoquent fortement le « Goodbye Sober Day » fermant California. Mais si l'on veut jouer au jeu des références en cédant un peu moins à la facilité, on évoquera plutôt Panzerballet pour les parties les plus tressautantes de Tech-Metal à saxo, Secret Chiefs 3 pour les délires psyché-orientaux, ou encore Akphaezya pour ces passages suaves mais pas complètement sains d'esprit où l'on est laissé uniquement en compagnie de la chanteuse Nonnie. Cela ne laisse pourtant que très imparfaitement voir ce que proposent les 6 longs titres de l'album. Car oui, le background du groupe est avant tout Progressif, d'où certains titres de 9, 12 voire 19 minutes, qui se plaisent à sautiller du coq à l'âne, d'un solo de flûte traversière à un passage Heavy Thrash à cris aigus, d'une danse tribale dans la jungle à des impros autistes de Jazz à gants blancs. Côté micro ça foisonne entre mélopées exotiques, chant féminin séducteur, vociférations Metal, chœurs, chant masculin, Anglais et Indonésien. Côté instrumentation il y aurait de quoi noircir 2 ou 3 lignes tant le matos utilisé est varié: je vous épargnerai cet exercice relativement indigeste. Mais si ce foisonnant choc des cultures voit régulièrement jaillir de nos enceintes de belles créations (au long de « System Manipulation », sur le superbe refrain de « Verso Kartini - door duisternis tot licht! », ou sur le long « Anne » inspiré du Journal d'Anne Frank), il nous laisse quand même trop souvent dans un état de confusion doublé de lourdeurs d'estomac.

 

Le problème c'est qu'en plus de nous filer le tournis, entre 2 titres qui restent raisonnablement sur les rails du Nawak Prog Rock avant-gardiste (… ouarf la tronche des rails déjà!), le groupe nous balance des morceaux qui n'ont vraiment plus aucun rapport avec la choucroute, comme ce « P.E.S.A.N. » roudoudou à l'extrême (ça pourrait faire un carton chez les fans de la variétoche la plus sucrée du Sud-Est asiatique) ou « Music For Five Players » – 7 minutes chiantissimes (je suis un rustaud, je sais) lors desquelles un crincrin hostile et une clarinette basse se font un malin plaisir à nous passer les nerfs auditifs à la râpe à fromage.

 

... Pourquoi tant de haine, dis, Môman?

 

Dans un registre très différent – parce que quand même bien plus abouti, plus technique, et puis aussi plus « Ethno-Jazz-Prog » – , … Tot Licht! laisse donc un peu sur les mêmes sentiments contradictoires que le Koolaide Moustache in Jonestown de Don Salsa: sonné, impressionné, indécis, partiellement envoûté, mais – et c'est là que le bât blesse – pas non plus 100% séduit. Un peu mal à l'aise même, par moments, même si les Indonésiens sont beaucoup plus tendres que le projet proto-Estradasphere de Tim Smolens. La faute à ce côté « maelstrom foisonnant sans toujours une queue ou une tête » et à ces loooooooongues périodes passées loin de tout rivage métallique, dans des limbes classico-atmo-psychédélico-lounge pas forcément au goût du fan de Gorod que je suis.

 

D'où cette note tiraillée entre admiration et semi-déception.

 

Rhaaaa, il semble bien que je n'arriverai jamais à devenir un vrai fan de Prog, avec ce que cela sous-entend de capacité à engouffrer de grands mélis-mélos moyennement digestes de musiques ni assez funky, ni assez-violentes pour compenser leur manque de tubosité. Et pourtant, avec … Tot Licht! le genre était abordé en passant par la passerelle du Nawak. Alors amis progueux éclairés qui ici passez, n'hésitez pas à nuancer ces propos par des commentaires à destination de vos pairs, qu'on n'en reste pas à ce 7/10 il est vrai un peu miteux (… dit le chroniqueur un peu piteux).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La chronique, version courte: Mêlez arabesques Prog, épices indonésiennes, abrasivité Metal, folie Nawak, emphase classique et sophistication Jazz en un foisonnement instrumental et vocal libre de toute contingence commerciale et de toute obligation de se plier à un quelconque diktat stylistique, et vous obtenez … Tot Licht! Alors non, ne croyez pas que la chose passe tout seul, ni même que cette heure de musique va vous offrir de quoi siffloter sous la douche. Mais si l'on n'a pas peur de s'exposer à une bonne migraine, et que l'on n'est pas déstabilisé par un peu de schizophrénie musicale, l'album offre de ces compositions grandioses qui laisseront les curieux fortement impressionnés.

photo de Cglaume
le 11/11/2018

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