La Dispute - Panorama

La Dispute - "Panorama"
chronique La Dispute - Panorama

Cela n'a pas duré longtemps, mais, il y a déjà quelques années, j'ai travaillé dans une usine. Le bruit, la cadence, la répétition, l'ennui. 
En quelques heures, si tu es un ouvrier consciencieux, l'usine t'engloutit : tu ne vois plus que ta chaîne, tu es conditionné au rythme des sonneries, des lumières qui s'allument, aux arrêts de production, aux ordres parfois absurdes que l'on te donne. 
Il y avait deux horloges : une dans mon dos (on remarque ainsi si tu la regardes trop souvent), une autre dans la salle de pause (qui te rappelle que tu n'as que 10 minutes toutes les trois heures). 
Tout est totalement éclairé par des néons à forte intensité : pas de fenêtre, pour que tu ne puisses pas rêver de la journée que tu rates, pour que tu ne saches pas qu'une vie se déroule sans toi à l'extérieur.
Et puis, un jour, en détachant mon regard de la chaîne, j'ai vu qu'en me décalant d'un tout petit pas sur la gauche, je pouvais voir, de loin, la lucarne qu'avait un cadre dans son bureau qui trônait au-dessus de nous.
Ce n'était pas grand chose, elle devait faire 50x50cms, mais en quelques heures, je me surprenais à lever de plus en plus souvent la tête cherchant à regarder ce qui se passait derrière, voir un nuage...et là tout a vrillé. À la pause j'ai quitté mon poste, je ne l'ai jamais repris.

 

Ce que l'on voit, ce que l'on choisit d'observer est un incroyable moteur pour l'imagination.  C'est en tout cas ce que laisse penser le nom de Panorama et sa pochette au graphisme rappelant un peu la direction artistique de jeux vidéo-contes / périples oniriques (Rime / Journey etc.) :  La Dispute fait ainsi le lien entre la vue, les rêveries qui en découlent et notre ouïe avec une musique et des mots posés sur dix pistes. 

 

Pour ceux qui ne connaissent pas ce groupe du Michigan, La Dispute est un tsunami émotionnel. Le webzine a déjà pu se pencher sur leur cas a plusieurs reprises, bien qu'ayant fait l'impasse sur quelques sorties, mais La Dispute est, depuis déjà dix ans,le groupe le plus intéressant à suivre pour ses expérimentations notamment sur la rencontre entre l'écriture, la création musicale et l'interprétation. Le tout est porté par des sonorités emo voire screamo, ne manquant pas de rebuter les nombreux réfractaires à ce style : un parti-pris pour une forte décharge émotionnelle dont certains titres marquants dans leur discographie traversent les années...
Le plus beau dans tout ça ? La précocité des membres du groupe dont la trentaine est à peine entamée en cette fin de décennie.

 

Avec ce quatrième album, La Dispute a canalisé son énergie et explore une nouvelle facette de sa personnalité.
Alors que Wildlife (2011) ne manquait pas d'énergie, Rooms of the house (2014) avait déjà entamé un virage plus "posé". Pour Panorama, l'heure est au calme, à l'apaisement. 
La choix a donc été fait d'appeler la première piste "Rose Quartz". 
Qu'est ce que le Rose Quartz ? Une pierre dont la douceur (notamment par ses tons) évoque la paix, le calme et la tendresse...censée guérir les blessures physiques et émotionnelles. 
D'après la légende, chez les Grecs, le quartz rose était le symbole de l’Initiation. Pour les Musulmans, c’est celui de la contemplation et pour les Indiens, ce serait la pierre de la déité maternelle. Au Moyen-Orient antique, il était dédié à Astarté, déesse de l’amour et de la guerre (une intéressante dualité morale) (source).

Le lien apparaît alors évident avec la pochette : entre ses couleurs douces, à la fois froides et chaudes, et ces statues (?) surdimensionnées à la fois vivantes et brisées qui leur donne un aspect antique et fantastique. Il s'agit aussi d'un homme et d'une femme dos à dos, à la fois brisés ou en pleine renaissance (selon le point de vue).

C'est aussi un avertissement : Panorama n'est pas ses prédécesseurs. C'est ce que l'on comprend par le titre, par la pochette et la musique, reposante, presque songeuse voire même "silencieuse" de cette piste introductive muette.


Cela n'empêche pas le groupe d'avoir par la suite quelques passages saturés, et ce après un crescendo de moins de deux minutes dès "Fulton street I". On fait alors rapidement un constat : le chant est plus "effacé". Pas moins importants, les spoken words sont toujours légion, les mots sont toujours aussi forts, liés au patronyme symbolique de chaque titre (ex : Fulton street se trouve à Manhattan dans le quartier des affaires : des montagnes de buildings gris qui sont à l'opposé du Michigan des Grands Lacs du chanteur).
La région natale du groupe est d'ailleurs mise à l'honneur avec "Northern Michigan", terre de souvenirs, de visions nostalgiques...parfois douloureuses.*

Paradoxalement, et comme tous les albums de La Dispute, se confrontent deux sentiments.
Chaque piste, prise individuellement, semble dénuée d'intérêt. La sortie des singles (notamment du premier "Footsteps at the pond") peut laisser plus facilement insensible que lorsque ces titres s'intègrent à  un album qui aborde pourtant une variété de thématiques. Un paradoxe donc, qui trouve du sens : La Dispute fait aussi de chacun de ses albums une pièce en une dizaine d'actes à l'ambiance générale.
Les éclats de voix y sont plus rares : Jordan chante, parle...mais il susurre aussi beaucoup plus qu'à l'accoutumée. Avec cette interprétation, il crée une forme de chaleur, de proximité avec l'auditeur qui devient confident.
Panorama est la porte d'entrée dans l'intimité de la bande.

 

Avec un tempo plus lent, des sonorités plus légères, plus éclairées, moins incisives que par le passé, ce disque a des airs très reposants, apaisants sans pour autant être facile d'accès.
Cet album demande du temps et de l'attention : on est loin de l'easy-listening. Si tel était le cas on risquerait de passer à côté du propos (qu'il soit musical ou textuel).
Il réussit néanmoins à attirer l'attention dès les premières minutes : par une introduction (on l'a déjà vu), "Fulton Street" en deux temps, et surtout le magnifique "Rhodonite and grief".
Mélancolique, fin, enivrant, ce morceau se distingue du reste de l'album par l'intégration d'une trompette et grâce à une écriture touchante. Mots, cris, guitares, mid-tempo, ambiance jazzy se confondent pour ce qui est le moment le plus fort des 42 minutes de ce LP.


Après ce titre, on poursuit le périple Panorama avec les mêmes crescendi, les mêmes montagnes russes émotionnelles (comme sur l'excellent et tendu "Anxiety Panorama") alors que se mêlent mélancolie, gravité ("You ascendant") et nostalgie. Plus globalement, l'album présente des faiblesses que l'on ne pouvait soupçonner sur les précédents, notamment dans l'effort de composition des guitares quelque peu fainéant : on ne retrouve pas non plus la "complémentarité mélodique et harmonique" qu'avaient Chad Sterenberg et Kevin Whittemore. Le départ de ce dernier en 2014 n'a donc pas été sans conséquence. 
La Dispute est allé puiser la richesse par d'autres moyens, ce qu'il ne parvient à faire que partiellement, non sans réussir à partager des complexes émotions.
Cela ne signifie pas que les mélodies soient mauvaises ou manquent de recherche : Panorama est un album moins "à guitares", moins incisif, moins rock même que ses prédécesseurs, il est plus ambiant voire parfois même "jazzy" et contemplatif.

 

C'est cet aspect contemplatif qui m'a rappelé ce petit épisode de ma courte carrière ouvrière : avec ce disque, La Dispute rappelle que ce que l'on voit, ce que l'on cherche à voir, ce que l'on scrute évoque des souvenirs ("View from bedroom") / "Northern michigan") ou donne matière à (se) créer des histoires. 
De la nostalgie, des espoirs, des ambitions qui se réveillent, des destins qui se déroulent sous nos yeux : c'est tout un univers qui se vit de l'autre côté de cette fenêtre...et qu'on laisse parfois mourir en gâchant son temps FACE 0 celle d'un navigateur internet.

 

*(Malheureusement les paroles ne nous ont pas été transmises, difficile donc d'analyser plus précisément le fond des mots pourtant si importants et passionnants chez les bavards de La Dispute)

photo de Tookie
le 22/03/2019

5 COMMENTAIRES

pidji

pidji le 22/03/2019 à 08:23:27

Raaaah punaise ! Pourtant on a envie de l'aimer ce disque ! Mais par rapport au précédent, qui était exceptionnel, il ne fait pas le poids je trouve, dommage :(

Freaks

Freaks le 22/03/2019 à 10:27:48

Un peu sur ma faim aussi même si Panorama possède une valeur propre indéniable..
Bien vu la comparaison avec Journey ;)

Garth Algar

Garth Algar le 22/03/2019 à 14:58:50

Je reste pour ma part sur leur superbe Somewhere at the Bottom... , une perle du genre ! Après on perd un peu cette fraîcheur et cette spontanéité même si ça reste tout à fait intéressant, d'aucun appelleront ça la maturité... À voir avec celui-là...

sepulturastaman

sepulturastaman le 23/03/2019 à 07:10:17

Le taylorisme c'est un (sous)métier et si l'ambiance est pourrie c'est encore plus pourri ; d'ailleurs c'est ce qui m'a fait abandonner la chair animale.
Mais n'oublions pas que la manufacture ce n'est pas que ça ; mais le taf à la chaîne c'est une plaie soyons franc. Et oui on a vite tendance à se faire bouffer par c'est 8 heures (je confirme) ou tu troc ton labeur contre de la thune. Oubliez aussi la reconnaissance hein! Allez au dancing et dîtes que vous êtes Prolo, ça va pas attirer la foule. Même en rajoutant que t'es sst, t'arriveras à peine/au mieux à soulever un sourire mi gené mi malaisant de la chouette rouquine assis au bar.

Mais sinon ce disque c'est un mélange d'émo avec de l'éxomil ???

Eurythmics83

Eurythmics83 le 02/04/2019 à 11:22:52

Oui il en faut du temps pour accéder à ce Panorama mais la récompense vaut bien le détour ! Déconcerté au départ par son apparence un peu trop calme et timorée, il se révèle être au final leur album le plus immersif et personnel et m'évoque directement les meilleurs moments de Slint, Mineral, Sunny Day Real Estate ou encore Cap' N Jazz, avec un son et un univers qui lui est propre ! Un disque qui ne peu évidemment plaire à tout le monde tant il s'éloigne des standards actuels; même Touché Amoré, que j'adore, passerait pour de l'Emo Punk FM à ses côtés !

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