Nehl Aëlin - Ghost Of A Child

Chronique CD album (56:14)

chronique Nehl Aëlin  - Ghost Of A Child

Il n'y a pas si longtemps, nos bigarrés hexagonaux d'Akphaezya nous confortaient sur la bonne avancée – à vitesse d'escargot comme à son habitude – d'un troisième album. Malheureusement couplé à la nouvelle moins réjouissante que sa vocaliste d'origine, la polymorphe vocale Nehl Aëlin, s'en allait voguer vers d'autres horizons et projets (bien qu'elle n'ait pas forcément disparu totalement des coulisses du groupe). Parce que si Akphaezya n'est pas ce qu'on pourrait appeler un groupe très prolifique – au moins est-il qualitatif dans sa maigre discographie – Nehl, elle, l'est bien plus. Et souvent, dans du fort bon goût artistiquement parlant, même s'il demeure frustrant de la voir cantonnée à une notoriété toute relative. Bon après, c'est sûr que lorsqu'on prend son premier album solo, Ghost Of A Child, le ton est donné : aucune once de teinte metallique qui laisse une bonne partie du public d'Akphaezya sur la touche, et surtout un concept pas spécialement facile à appréhender. Et comme le samedi, tout est permis sur CoreAndCo, pourquoi pas évoquer un peu les petites tranches musicales de la madame, dans l'attente – au moment où j'écris ces lignes – de recevoir le premier EP de Cerise dans ma boîte aux lettres, son nouveau projet orienté stoner rock 70's aux encornures psychédéliques, bien plus à-propos au sein de ces colonnes.

 

Ghost Of A Child montre un projet fortement ambitieux auquel il faut bien se préparer afin de l'appréhender correctement. Le disque se révèle être en effet une véritable bande originale à lui tout seul. Sur lequel il n'y aurait pas à proprement parler de quelconque médium visuel. Un fait un brin dommage car il n'est guère difficile à imaginer qu'il pourrait appuyer un film d'animation, un jeu vidéo, voire même un visual novel. BO oblige, il faut bien s'enfoncer dans le crâne que nous n'allons pas nous retrouver face à un enchaînements de formats typés « chansons ». Non, ici, on nous dépeint un gros déroulé d'atmosphères, d'intensités et de rythmiques variantes. Le but est de donner un ton et un rythme à des images qui, par la force des choses, n'existent pas. Dans cette approche de bande sonore, on se situe donc davantage d'un The Score d'Epica plutôt que d'un Imaginaerum de Nightwish.

 

Malgré tout, même si le support visuel que l'on serait en droit d'attendre pour une telle œuvre n'existe pas, Ghost Of A Child réussit le tour de force à amener assez d'éléments afin que notre imaginaire vienne prendre le relais et combler ce manque. Et le pire, c'est qu'il y parvient avec pas grand-chose à savoir sur le contexte afin de donner le point de départ afin de se laisser emporter par le voyage. On nous conte l'histoire d'une petite fille, victime d'un tragique accident quelconque, dans le coma. Et voilà, après, n'allez pas vous plaindre qu'on aurait pu faire plus simple et plus concis. Ghost Of A Child va même plus loin dans son tour de force : il parvient à ce que tout le monde puisse comprendre la finalité de cette histoire. Qu'importe que l'auditeur soit en terrain inconnu et qu'il ne s'imagine par conséquent pas grand-chose car il découvre simplement le déroulé ou au contraire, il connaisse sur le bout des doigts la galette au point de s'imaginer ses propres images.

 

En cela, on ne reprochera pas à Ghost Of A Child d'être aussi énigmatique qu'un Disco Volante de Mr. Bungle ou qu'une plaque de Fantômas. Même si chacun est libre d'imaginer ce qu'il veut sur les trois premiers quart de l'album, il sait poser les bases de son univers afin que l'on ne parte pas avec rien. Un univers dont on n'aura pas de mal à rapprocher de celui des Stolen Babies – à comprendre, dans son imagerie – pour son côté très burtonien, fantasque et onirique. C'est qu'on se trouve dans les songes d'une enfant dans le coma, on le rappelle. Et qu'à la vue de la pochette, on a tôt fait d'imaginer ce petit côté animation d'illustrations aux couleurs pastel faites main.

 

Peu de voix au final, ou tout du moins elles sont présentes principalement comme un instrument à part entière afin de développer une ambiance : il y a bien quelques textes mais ils restent somme toute limités tout le long de ce disque. La performance vocale peut autant jouer sur de simples chœurs et autres harmoniques d’onomatopées pour enrichir les atmosphères (en cela « The Late Lamented... » donne le ton d'emblée) que d'amener un tant soit peu de narration, plutôt vague et fantasque, avec de vrais textes (« Coldness », « Silence »). Des vocaux qui laissent sur le cul tant il montre toute l'ampleur de registre de sa génitrice : voix enfantine (tant dans la narration que via des rires dans « Coldness », « Enchanted Ballet »), voix lyrique (« Fall Into The Warren », « Labyrinthine Perception »), voix pop, registres plus fantastico-tribaux (« Silence »), grunts étouffés (« Coldness »). Et autres triturages de vocaux à grand renfort d'effets, histoire d'ajouter des sonorités exotiques et mystérieuses supplémentaires, ce qui n'est pas sans rappeler la démarche de Björk sur Medùlla.

 

Niveau toile de fond musical, ça peut également brasser large. Si la trame est appuyée en grande partie par de l'orchestral théâtral qui rappellera à de nombreux moments la griffe Elfman, il n'empêche que les twists ne manquent pas afin d'enrichir et varier le propos afin de rendre le tout bien plus personnel. Une rythmique électro-trance par-ci (« Running Violings »), du piano pop par-là (la première partie de « Silence » qui porte ce qui sera pas mal développé sur son second album) ou encore tonalités cirquestes fortement psychés (« Enchanting Ballet »). Et même s'il n'y a rien de metal dans le schmilblick, on sent à de nombreuses reprises dans ce noyau brut de l'univers très personnel de Nehl Aëlin tout ce que cette dernière apporte à Akphaezya. On y retrouve ces petites touches un brin tribales et surtout, cette volonté palpable à voyager dans un monde imaginaire, quitte à exploser les barrières des musiques traditionnelles. En cela, « Silence » où s'amourache autant l'oriental que l'asiatique est certainement le relent le plus évident d'Akphaezya et ce, sans même usiter du moindre gros son de guitare.

 

Et surtout, Ghost Of A Child, c'est surtout sa finalité. Qui représente à elle toute seule pourquoi, par-delà de l'appréhension du format particulier, il est si compliqué à écouter. Le dernier acte composé des quatre derniers titres est le retour à des choses concrètes, un brusque retour à la réalité pour nous conter la fin d'un destin aussi tragique que terrifiant : la mort de cette enfant. Dans « Le Cirque Des Petites Insomnies », on se retrouve de manière plutôt vaporeuse, telle l'âme de cette petite détachée de son corps, dans la chambre d'hôpital, à vivre ses derniers instants sonores, à savoir le son de l'électrocardiogramme, et l'intervention du corps médical qui tente par tous les moyens de la réanimer. Jusqu'au bip continu fatidique et l'énonciation de l'heure de la mort par le médecin. « 17h24 », spirale fanfaronnante cirquesque traficoté avec un ralentissement de la vitesse de lecture, comme pour représenter l'âme définitivement perdue qui se fait happer et emprisonner à jamais dans ces limbes fantasques, qui ne pourront se révéler que plus terrifiantes à partir de maintenant. Pour enchaîner tout aussi rapidement sur « Dead End » et son piano abrupt et tragique, appuyant comme jamais l'horreur de la situation, d'autant plus lorsqu'on entend cette petite fille finir par clamer « I Love You Daddy » comme pour résumer les derniers mots qu'elle aurait aimé dire avant de s'en aller définitivement. Alors que tout le reste laissait de grandes libertés imaginatives, cette dernière partie nous remet sur un terrain linéaire auquel il est impossible de s'échapper en s'imaginant autre chose. C'est comme ça, c'est clair comme de l'eau de roche d'un point de vue sonore et il est littéralement impossible d'y trouver une autre interprétation plus joyeuse. Et honnêtement, ce passage a été, dès la première écoute – et encore maintenant – comme un énorme ascenseur émotionnel qui s'écraserait violemment.

 

En une dizaine de minutes, c'est vivre toutes les étapes du deuil de manière concentrée, avec énormément de justesse, d'intensité, jusqu'à arriver à en pleurer, véritablement. Cette petite, on a beau savoir qu'elle n'existe pas, on s'attriste de ce sort tragique. C'est qu'au final, même si le voyage au cœur du coma nous est resté énigmatique, on se rend compte que l'on s'y est attachée. Et que, bordel, c'est une enfant, un être innocent qui avait pourtant toute la vie devant elle. Et par-delà de ça, on s'imagine sûrement qu'il pourrait s'agir de notre enfant. Et l'on se met à la place de ces deux parents qui n'interviennent pourtant jamais, qui vivent la mort de leur fille. Et l'on sort du générique final représenté par l'inquiétant « Maze's Escape » aussi dévasté qu'eux. En s'impressionnant de ne pas eu de simples larmes qui perlent la joue mais d'avoir réellement pleurer de chagrin comme s'il aurait été question de notre propre fille. Ce n'était qu'un disque après tout, une histoire fictive, incomplète car complètement dénuée d'images. En cela, Nehl Aëlin est parvenue à offrir une œuvre dantesque. Tout sauf musical tel qu'on le définit certes. Mais putain d'intense et de fascinant. Et si elle impressionnait déjà dans Akphaezya, elle prouve avec Ghost Of A Child qu'elle est réellement une grande artiste.

photo de Margoth
le 10/11/2019

1 COMMENTAIRE

cglaume

cglaume le 10/11/2019 à 11:45:38

Carrément la larmounette ? Sacrée artiste quand même... Quelle perte pour Akphaezya !!

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