Opeth - In cauda venenum

Chronique CD album (67:44)

chronique Opeth - In cauda venenum

Lorsque sort un nouvel album d'Opeth, j'imagine que les journées de Mickael Akerfeldt ressemblent à celles de Bill Murray dans Un jour sans fin
il se lève, met son chapeau géant, fait une vidéo dans laquelle il explique que ce dernier album, comme les précédents, n'a rien de conceptuel, que les paroles des titres n'ont pas vraiment de lien entre elles, tout comme le nom de l'album. Il ajoute qu'il n'a rien de particulier à dénoncer, mais il trouvait en écrivant que tout ça sonnait vachement bien avec sa musique et l'humeur du moment et qu'il ne faut pas aller chercher plus loin. La vidéo est postée, ultra-relayée, bien regardée. 
 


 

Il fait sa petite vie, sa petite popotte, va gratouiller "jeux interdits" grâce à un tuto sur Youtube puis part en mission promotion pour l'album en allant répondre aux questions des "journalistes" (je mets des guillemets parce qu'il y a des tas de gars de webzine comme nous) et entend après des salutations rapides : 
"Alors Mickael, quel est le concept qui se cache derrière In cauda Venenum ? Tu peux nous donner le sens des paroles dans cet album ? Quel message veux-tu faire passer ?".
Généralement, cette rafale est accompagnée d'un large sourire du journaleux qui se dit : "Rha j'en ai trouvé une bien bonne là". Et chaque jour, pendant des semaines, voire des mois, c'est pareil : "Ça veut dire quoi ceci ? Quel est le sens de cela ?" (Edit : la preuve chez nos confrères de Music Waves)
J'imagine alors en guise de réponse le soupir désespéré du pauvre Suédois qui va devoir vite se reprendre et donner un peu de matière à des interviews parties pour être super longues.

M. Akerfeldt en plein burn-out promotionnel, après une interview avec un journaliste pas très inspiré
 

Opeth est vu par ses protagonistes comme un projet musical avant tout...expliquant sans doute partiellement la légèreté de leur "clipographie" et finalement la pauvreté des mises en scène scéniques. Synthétiquement, le principal est que ça sonne bien. Les paroles ne sont pas sans importance, mais Akerfeldt n'a pas particulièrement l'âme littéraire, il n'écrit pas vraiment avec ses tripes, il écrit parce que ça s'allie bien avec la musique (cela ne veut pas dire qu'il n'y met pas du sien, attention). Jamais cela n'a été aussi clair que sur In cauda venenum : l'album existe dans une double version, c'est dire combien Akerfledt se branle de ses mots pour transiger à produire une version anglaise en plus de la version primaire en suédois. Une compromission qui existe sans doute pour des raisons "commerciales" (ou simplement pour ne pas perturber le public anglophile / anglophone). C'est dommage, j'aurais trouvé la démarche d'une sortie dans leur langue natale jusqu'au-boutiste et vraiment cool.
En revanche, sans être dans l'intimité du groupe, je suppose et suis même persuadé que musicalement, il ne faut pas emmerder la tête pensante ou l'ensemble des instrumentistes sur leurs choix et créations : c'est sûrement une des raisons pour laquelle Opeth a connu des périodes stylistiques si différentes, faisant fi des modes, des attentes...

Tout ceci explique aussi pourquoi cet album n'est en rien conceptuel : ce n'est pas le genre, la mentalité, la finalité recherchée du groupe. En revanche, il sonne comme la fin d'un cycle (voire même, si j'étais pessimiste la fin tout court) pour la bande.
Depuis le revirement musical que fut Heritage, Opeth a toujours sorti de (très) bons albums dans son genre rock dur progressif 70's...ou plutôt de très bons titres mis à la suite sur un même disque. Il y avait un défaut d'ambiance générale, un défaut de cohésion, un "manque" qui dépassait le talent d'écriture et technique incontestable de la bande. Et puis, il y avait Sorceress qui semblait en deçà des précédents : bien foutu, mais puant la redite. 

[Alors, j'te préviens, moi l'album je peux l'écouter indifféremment de l'anglais ou du suédois : les deux se valent parfaitement puisque ce sont les mêmes lignes de chant. La musicalité de leur langue natale s'est d'ailleurs révélée à mes oreilles ainsi déflorées dans cet art. Je l'écoute peut-être plus facilement en suédois parce que c'est comme ça que l'a écrit à la base Akerfeldt (parce que ça me change aussi) mais, dans cet article, les titres cités le seront en anglais...par commodité.]


Tookie, produit de l'enseignement public dans les langues vivantes (et dans le maniement de Paint)
 

Durant les dix premières minutes, la sensation d'avoir le prolongement artistique de Sorceress se dessine...
"Dignity" et "Heart in hand", à quelques détails prés, ont une filiation assez claire avec le précédent album. Un placement dans la tracklist plutôt bienvenu s'il cherchait à ne pas trop décontenancer des auditeurs et à amener doucement les fans vers de nouvelles aventures musicales. Question d'ambiance, affaire de gimmicks ressemblants avec l'album de 2016 : la technique et l'aisance d'écriture ne manquent pas, mais ils n'auraient pas fait tâche sur l'album sorti il y a 3 ans.
La mue ne semblait pas encore complète alors que pour la première fois depuis Watershed, Opeth proposait une introduction non seulement réussie, mais nous plongeant dans un véritable univers, sombre, brumeux et rétro-futuriste.
Watershed : un autre abord artistique (le dernier growlé) d'un autre temps (2008). Pourtant, si elles ne sont absolument pas musicales, il y a des similitudes dans l'approche et la finalité de ces deux albums.

Outre la richesse (d'ambiance) de la première piste, on retrouve l'audace, l'atmosphère noire, la complexité, la finesse (notamment des arrangements), la massivité, la qualité d'écriture et les petites expérimentations qui avaient fait l'intérêt de Watershed.

Opeth est arrivé au terme d'un cycle parce qu'il parvient à gommer certains de ses défauts, notamment dans l'aspect "patchwork" de l'écriture de ses titres. Si ce n'est pas totalement abandonné, cette marque de fabrique (pas toujours du meilleur effet), est atténuée par une meilleure construction, une structuration plus fine des morceaux. 
L'ennui, c'est que cette faiblesse corrigée en a renforcée une autre : Opeth ne sait pas toujours se dépatouiller avec ses conclusions, alors il tourne en rond, répète les mêmes mélodies sans espérant trouver un moyen pour que ça ne finisse pas en eau de boudin ("Next of Kin"). 

Mais si tu le veux bien, on va repartir après "Heart in hand" quand In Cauda Venenum commence vraiment. Parce que c'est à partir de ce moment-là qu'Opeth magnifie ses arrangements avec les cordes, c'est à partir de là que la patte Akerfeldt, sensible dès la première seconde du disque, tente de sortir de sa zone de confort. C'est aussi à partir de cette piste que s'assombrit l'album, que le nouvel univers se met en branle. Un univers sans cohérence apparente d'une piste à l'autre (je radote, mais ça me semble important) dont l'ambiance globale dégage pourtant une forme d'harmonie (malgré le grand écart entre le chaotique "Charlatan" / le lumineux "Universal truth").
 

Même si le groupe explore d'autres genres, même s'il s'efforce de reconsidérer ses habitudes de composition...on retrouve bien ce qui fait la personnalité sonore d'Opeth. L'équilibre entre innovation et classicisme est naturellement trouvé et même magnifié par le savoir-faire des musiciens.
C'est ainsi que les arrangements avec les cordes n'ont jamais été aussi finement ciselés, aussi riches, aussi bien pensés que sur ce disque. On retrouve même des sonorités orientales / arabisantes ou hispanisantes assez inhabituelles voire même inattendues, tout comme le titre jazzy "The garotter" (nouveauté rythmique, nouveaux instruments, nouveau son de clavier).
C'était également sur Watershed que l'on retrouvait des rires samplés, comme sur "Dignity". Un essai jamais confirmé jusqu'à ce disque dans lequel ça fourmille de sons pour enrichir l'atmosphère parfois malsaine ("Charlatan") , ou la rendre plus palpable et complexe. Il y avait également sur Watershed une certaine "grandiloquence" comparable à celle d'All things will pass", parfait épilogue d'un album que l'on peut vivre comme une immense saga ou voir comme une immense fresque musicale désarticulée.
 

Les qualités orchestrales du groupe sont particulièrement mises en valeur sur ce disque. Ce renouvellement bien inspiré qui lorgne sur d'autres genres, qui ne manque pas d'ambitions, qui délivre une partition parfois très théâtrale de ce disque aux nombreuses ambiances rend In cauda venenum riche et parfois insaisissable lors des premières écoutes. La routine musicale a été suffisamment chamboulée pour apporter un peu de fraîcheur sur un genre qui commençait à tourner en rond, passés le charme du rock prog' 70's et la technique impeccable de chacun.
Et puis, en vitrine, il y a la voix. Ce choix des paroles en Suédois ou de l'Anglais, on en a parlé plus tôt. Les deux langues sonnent très bien et l'auditeur préférera une version à une autre selon ses goûts. Mais il y a, au-delà des mots, des choix de lignes, des orientations d'interprétation qui donnent la sensation (personnelle) qu'Akerfeldt n'avait pas pris autant de plaisir à chanter depuis des années en engageant une certaine théâtralité et en parfaisant sa technique : jamais il n'a chanté avec tant de mélodie, aussi aigu ("Universal truth"), rarement il a semblé aussi "habité", rappelant également sa capacité à durcir ou adoucir ses phrasés, accompagnant à merveille des musiciens qui semblent exceller quelque soit le ton d'un titre.
 

In cauda venenum est mystérieux, impénétrable, insaisissable. Peut-être parce qu'il est une suite d'idées sans connexion, sans doute parce qu'il est naturellement morcelé et doit s"appréhender comme une série de 10 pièces uniques et indépendantes. Mais, dans sa globalité, malgré toutes les différences qui démarquent une piste d'une autre, se dégage une certaine logique, une indéniable harmonie qui parvient à rendre ce disque accessible et très agréable en dépit de sa complexité d'abord (pour peu que l'on adhère au propos musical d'Opeth). Les Suédois n'avait pas eu une telle audace artistique depuis leur revirement stylistique sur Heritage et semblent donc arrivés au terme d'un cycle créatif tant il a poussé le groupe à repenser son genre et son écriture. L'avenir nous dira s'il parviendra à aller explorer au-delà de ses nouvelles limites, s'il cherchera à se recréer comme il a déjà su le faire par le passé, ou s'il vient de délivrer son ultime témoignage discographique par son album le plus ambitieux et stupéfiant.

photo de Tookie
le 15/11/2019

2 COMMENTAIRES

Margoth

Margoth le 15/11/2019 à 14:53:46

Je ne suis pas mécontente de ne pas m'être occupée de cet album : la première écoute m'avait déjà laissé sans voix, des frissons toutes les secondes, la tête bien pleine de pensées et sensations, tellement d'ailleurs que rien n'arrivait à réellement en sortir. Et encore maintenant et bien d'autres écoutes, c'est toujours un peu le black out. Enfin, si, s'il y a un terme qui pourrait définir un peu ce que j'en pense (et que je n'utilise pas spécialement souvent dans mes chroniques d'ailleurs) : sublime. Pas beau, pas superbe, pas magnifique, juste sublime. A tel point que si Opeth annonçait son split demain, je n'en serais pas forcément dégoûtée ou déçue, il y a là-dedans un tel aboutissement que le groupe pourra se targuer de quitter la scène par la grande porte, tellement dorée et bling-bling que ça ferait passer le Vatican pour des rigolos en toc.

el gep

el gep le 16/11/2019 à 17:49:51

Bigre! Vous m'intéressez! Je tenterai les coups d'oreilles sur çui-là, alors, à défaut d'avoir donné leur chance à beaucoup des précédents m(étais arrêté à ''Blackwater Park", ahahah!).
T'aurais pu faire une version suédoise de ta chro, quand-même, Tookie, merde!

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