Sprints - Letter To Self

Chronique CD album (39:39)

chronique Sprints - Letter To Self

Dans la vaste étendue de la musique populaire, il est communément admis que les artistes responsables d’une création musicale ne se résument pas qu’aux seules musiciennes et musiciens derrière leurs instruments, - qu’importent les différents imports de celleux-ci dans le processus créatif. Rapidement, l’importance du rôle des producteurs et productrices fut mis en évidence, et de nombreuses figures généralement tapies près des tables de mixage émergèrent pour s’ériger en pointure du son reconnue : que cela soit le fameux « mur du son » de Phil Spector, l’avant-gardisme d'un Brian Eno, ou la spatialisation organique d’un Steve Albini, pour en citer quelques-uns à l’écho persistant. Par conséquent, analyser la musique populaire en se refusant à porter un regard sur le travail sonore des enregistrements reviendrait à mettre en silence l’un des aspects les plus essentiels de la musique depuis le début du XXème siècle : le timbre, qui se refuse tant à la retranscription textuelle.

 

C’est en observant à travers la paroi vitrée du studio qui sépare les interprètes des architectes qu’une autre histoire se raconte. Dans le cadre de la bouillonnante scène post-punk des îles britanniques, ce regard permet ainsi de mettre en évidence la figure prépondérante d’un Dan Carrey, producteur des Fontaines D.C., Squid, Black Midi et Wet Leg, ou encore – et c’est ce qui nous intéresse ici – Daniel Fox, bassiste de Gilla Band et responsable du rendu sonore des albums de la formation irlandaise, ainsi que des récents Silverbacks, Naked Lungs, et ce premier album de Sprints.

 

Formé en 2019 dans la ville dublinoise, le groupe mené par Karla Chubb au micro s’est d’abord fait remarquer par la publication de deux EP – Manifesto en 2021 et A Modern Job en 2022 –, avant d’obtenir les services du bassiste irlandais pour l’enregistrement de Letter to Self, qui s’avance en première sortie marquante de l’année 2024. Cet opus à la couverture flamboyante délivre 11 titres d’une musique qualifiée par ses membres de « garage noise », inspirée autant par la scène post-punk anglosaxonne que par les formations noise rock et punk de la fin des 80’s et début 90’s – Sonic Youth et Fugazi en particulier.

 

Letter to Self démarre par « Ticking », qui installe une tension permanente dans laquelle guette l’éternelle déflagration cathartique promise par l’illustration ; celle-ci détonnera comme espérée dans un final régit par les power chord et la voix puissante de Karla Chubb. Cette mise en bouche renseigne déjà l’auditeurice sur le contenu de cette galette : des titres courts et percutants, qui ne délaissent en aucun cas une progression insidueuse et explosive. C’est ainsi que l’on dégagera de ce schéma des réussites telles que « Heavy », « Cathedral »,  et le terrassant titre éponyme. Profitant d’un son à la précision millimétrée (qui n’étonnera d’ailleurs pas les fans du dernier album de The Psychotic Monks), Sprints n’oublie pas de dissimuler des effluves « pop » qui profitent pleinement des capacités vocales de sa chanteuse, notamment avec le génial « Literary Mind » à gueuler plein poumon sur la table d’un pub dès que l’occasion se présentera vers 2h du matin.

 

Car c'est bien dans son élan de spontanéité rock que se cache toute la puissance de Sprints : le désir de convier l'auditeurice à éprouver une sensation qui s'inscrit dans les plaies de l'intime et se transmet dans une intense effusion. Les 11 titres reposent sur un équilibre musical impressionnant dans lesquels chaque instrument se déploie avec justesse ; une impression qui annihile tout sentiment de lassitude et permet de jouir des subtilités dissimulées dans les partitions, telles que la guitare folk de "Can't Get Enough of It" ou la finesse des lignes de basse. Finalement, Letter to Self s'aventure à la frontière de paysages sonores abrasif, et contemple un horizon solaire qui convie au plaisir, à l'image des "Shadow of a Doubt" et "A Wreck (A Mess)". 

 

Ce premier LP confirme les qualités déjà aperçues chez Sprints – que ce soit en studio ou sur scène –, et installe la bande dublinoise comme la nouvelle sensation rock de ce début d’année. Les terres fertiles de l’Irlande ne semblent toujours pas se tarir, et ce n’est pas avec des artistes aussi inspiré·e·s que cela risque d’arriver de si tôt.

photo de Arrache coeur
le 05/02/2024

2 COMMENTAIRES

pidji

pidji le 12/02/2024 à 08:59:37

J'ai écouté ça hier. Intéressant, à creuser !

Arrache coeur

Arrache coeur le 12/02/2024 à 18:31:16

Je les vois ce mercredi à Anvers, j'espère que ce sera aussi efficace que sur album mais je suis confiant haha.

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