Grey Aura - Zwart vierkant

Chronique CD album (43:01)

chronique Grey Aura - Zwart vierkant

Il existe des albums qui annoncent la couleur d’entrée de jeu. Qui, dès leur entame, vous dressent le tableau, vous révèlent de quel bois ils se chauffent ou de quel sang ils s’abreuvent. Des disques qui ne mentent pas. Sans vous prendre par la main, sans se parer d’atours putassiers, sans verser dans la publicité mensongère. Le second opus de Grey Aura appartient à cette noble race. Adonc, sans aucune autre forme de préambule, Zwart Vierkant  étale ses tripes fumantes dans les oreilles de l’auditeur et lui délivre le message suivant : les 5’53 du titre d’ouverture fournissent un aperçu de ce que l’album renferme, à vous d’accepter l’invitation au voyage. A savoir, un maelstrom sans concession de chansons à la construction complexe, tout en ruptures en pagaille, alternant et alliant, dans un même mouvement, mélodies subtiles et fureur sauvage, le tout égayé par des arrangements aussi surprenants qu’inspirés.


« Maria Segovia », c’est le produit d’appel, la tête de gondole, l’arbre qui cache la forêt. Ça blaste suffisamment pour raccrocher le groupe à la vaste famille du black metal, mais on comprend rapidement que cette étiquette s’avère cruellement réductrice, tant la batterie varie rapidement ses schémas. Il faut prêter l’oreille sur les lignes de basses au groove bondissant sur les 1e riffs et l’intervention de la trompette pleine d’entrain. Avant que les vannes n’exposent leur béance pour déverser la hargne des lignes de chant qui elles-mêmes ne tardent guère à devenir davantage déclamatoires. Et puis, soudain, un final introduisant une guitare acoustique aux relents ibérico mauresques. Un rayon de soleil sur un paysage labouré par une certaine idée de l’Apocalypse. Si vous avez survécu à cette avalanche de baffes condensées en presque 6 minutes, vous voilà les plus heureux des auditeurs, car la suite va vous faire frétiller les tétons comme jamais. Si vous avez décroché, passez votre chemin, vous ne représentez pas la cible et le reste de l’album vous perdra davantage dans ses méandres. Le message de cette entrée en matière s’avère clair : à prendre ou à laisser.


Partons du principe que vous poursuivez l’écoute. La récompense ne se tapit pas à la fin de celle-ci, mais à chacun de ses instants. Si « Maria Segovia » vous a conquis, « Rookslierten, flessen » va vous emporter. Pas un seul riff similaire au 1e titre, mais une même dynamique, avec cette impression que chaque partie du titre, constituant une surprise à elle seule, renferme son lot de bonnes idées et cache les suivantes qui ne tardent guère à surgir. Absolument rien n’annonce ce qui suit au sein du titre, et pourtant, quand celui-ci déroule ses richesses, c’est avec une déconcertante évidence. Ainsi, quand il bascule sur un motif tribal en diable, qui n’aurait pas fait tache sur un album de Sepultura, c’est avec un naturel qui relève du génie. Mention spéciale aux ponctuations vocales un tantinet goguenardes à la toute fin du morceau.


Le 3e titre confirme cette impression générale, en cela que la musique du combo batave balade l’auditeur dans la fantaisie de ses structures alambiquées. Ça part dans tous les sens sans jamais se perdre. Pas le temps de niaiser, Grey Aura n’épuise pas le riff comme chez les groupes de post-metal ou de sludge, mais viole les frontières, par petites touches, opère des frappes chirurgicales, avant de battre en retraite pour partir souiller les terres du thrash metal, non sans revenir à ses fondamentaux de black metal. Il reste en équilibre sans se donner le temps de le perdre. Bondissant de coup de théâtre musical en twist structurel. « Het schuimspoor van de ramp » avec son chant râpeux s’autorise même un passage digne de la BO d’un Tarantino sur son final aux couleurs de l’Andalousie.


L’ensemble de l’opus peut paraître indigeste, avec ces 1001 idées à la minute, ses changements de tempo, ses breaks et ses ambiances diverses, en réalité, il répond à l’adage selon lequel abondance de biens ne nuit pas. Pour peu qu’on se laisse embarquer, c’est alors un tour de grand huit des plus jouissif qui repart de plus belle une fois arrivé à son point de départ. Pour autant, rien de suffoquant. Si l’album ne s’encombre pas d’intermèdes qui pourraient faire respirer l’ensemble, certains titres s’autorisent des trouées d’air, des envolées solennelles, avec force trompette aux allures de music-hall de Bohême, comme sur le final de « El Greco in Toledo » ou avec le délire de crooner décadent jazzy sur « Parijs is een Portaal ». Une écoute répétée et attentive permet de mettre en exergue la réjouissante subtilité des arrangements. Des chœurs discrets par-ci, des castagnettes par là. Et les mélodies tapies dans la rage ambiante. Ce groupe pourrait transcender l’usage du triangle.


Zwart Vierkant est un album concept qui parle de l’art. Adapté du roman de l’un des membres du groupe, Ruben Wijlaker, « De protodood in zwarte haren », lui-même écrit en pensant à sa version musicale, il raconte l’histoire de Pedro (Pieter van der Laan), un peintre du début du 20e siècle, hispano-néerlandais, pourfendeur des canons artistiques traditionnels au profit de l’abstraction. Un sujet qui transparaît parfaitement dans la musique même du groupe. Faisons fi des conventions, piochons, digérons, triturons. Pour accoucher d’un chef d’œuvre ultime qui détiendrait le terrible pouvoir de détruire le monde tel que nous le connaissons. Tel est le credo de l’opus, tant sur le plan de la forme que celui du fond. Du reste, pour pousser le concept encore plus loin, la sortie de l’album s’accompagne de celle d’un bouquin, « Proto death », qui contient des essais sur les artistes ayant inspiré la rédaction du roman, des traductions de paroles, des plans de lieux réels et fictifs offrant davantage de crédibilité immersive au récit du voyage de Pedro, entre Paris et Tolède, et des références à des œuvres d’écrivains et poètes dont le roman se nourrit : de George Bataille à Lautréamont, en passant par Rimbaud, Huysmans ou encore Malevitch et Kandinsky pour la peinture. Pour autant, si les paroles des chansons restent en néerlandais, le génie de Grey Aura tient dans sa capacité à raconter l’histoire par le truchement de la musique qui se suffit à elle-même. On saisit parfaitement l’ambiance romantique qui habite tout l’album. Un album qui ne renferme que la 1e partie de l’adaptation du roman. Ses richesses infinies devraient nous occuper un bon moment en attendant la suite.

 

photo de Moland Fengkov
le 26/05/2021

3 COMMENTAIRES

Seisachtheion

Seisachtheion le 26/05/2021 à 10:26:28

ET PTAC DANS MA GUEULE !!!!!

Xuaterc

Xuaterc le 26/05/2021 à 19:00:30

Cet opus est quand même plus digeste, et donc plus intéressant, que son prédécesseur.

Moland

Moland le 26/05/2021 à 21:31:46

Tout à fait. Plus équilibré, plus cohérent, plus maîtrisé. #top2021 

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