Griffon - De Republica

Chronique CD album (36:53)

chronique Griffon - De Republica

Ma vie d’enseignant-chercheur a été jalonné de beaux textes, de belles citations. L’une d’elles m’a plus particulièrement marqué. Son auteur est Victor Hugo ; dans un discours célèbre tenu à l’Assemblée le 21 mai 1850, il a tenu à formuler sa vive opposition à un projet de loi visant à réduire le corps électoral : « Le suffrage universel, en donnant un bulletin à ceux qui souffrent, leur ôte le fusil. En leur donnant la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l'homme l'apaise. » Cette dernière phrase a même des résonances tout à fait contemporaines…

 

Victor Hugo a également inspiré Aharon, chanteur et parolier de Griffon (groupe qu’il a fondé il y a plus de dix ans maintenant, avec Sinaï), à l’occasion de la sortie très récente de son 3e album De Republica, toujours soutenu par Les Acteurs de l’Ombre. Concluant le titre "À l'Insurrection", les mots du poète engagé sont tout aussi forts : « Le mot terrible de la révolution de 1789, c’était la lanterne, le mot terrible de la révolution de 1830, c’était le pavé. Tous deux venaient de la rue. » Après le deuxième long-format intitulé ὸ θεός ὸ βασιλεύς | o Theos, o Basileus, qui traitait des relations profondes et tumultueuses entre les pouvoirs politiques et religieux, l’Histoire est à nouveau puissamment convoquée dans ce De Republica qui se concentre cette fois-ci sur les expériences républicaines et les convulsions révolutionnaires (1789, 1830, 1848, 1870) qui ont traversé le « grand XIXe siècle » (1789-1914). À noter un petit écart géographique et chronologique vers l'Antiquité romaine avec "The Ides of March" ; mais la cohérence demeure, dans la mesure où ce titre tend à expliquer, si ce n’est à légitimer la violence politique lorsqu’il s’agit de se défaire d’un « tyran », d’un « despote » et de sauver en quelque sorte la république. Au travers de ce laboratoire politique qu’est le XIXe siècle, tenté à la fois par les monarchies, les empires et les républiques, Griffon consacre plus qu’un album-concept, « une ode à la République » tout autant qu’une « sacralisation de la Révolution ». Il n’est pas étonnant alors, à l’image du superbe artwork d’Adam Burke (Nightjar Illustration), que la rue soit l’espace magnifié, redoutable surface d’expressions, de contestations et de répressions politiques. C’est là où une nation s’enracine, c’est là où le peuple peut à la fois être opprimé et libéré, c’est là les héros sont portés ou… sacrifiés, à l’image de Jean Jaurès, célébré dès l’entame de l’album par le très bel "L'Homme du Tarn". Il paiera de sa vie son obstination à défendre la paix en cet été 1914, à une époque où toutes les sociétés européennes veulent en découdre, avant que le corps et l’esprit de millions de soldats et de civils viennent se fracasser sur une guerre mécanique et industrielle.

 

Toutes ces paroles semblent peut-être pour vous de simples et dispensables digressions, mais l’Histoire est devenue la pulsation vibrante sans laquelle on ne peut comprendre ce De Republica de Griffon, y compris (et surtout) d’un point de vue musical. Chaque pause mélodique, chaque suspension éthérée composée par Sinaï et Antoine ne sont là que pour mettre en avant une citation, un témoignage, un sample (roooooh lalala les bruits martiaux sur "The Ides of March"). Les mots puissants (« Et que maudite soit la guerre ! », « À la Liberté ! », « La Révolution ! », « Nous sommes le peuple opprimé de Paris »…) le sont davantage grâce aux éructations vocales ou aux envolées chorales d’Aharon (aidé ici de Sinaï et d’Antoine), accompagnées des rafales à la batterie de Kryos. Le Black Metal déployé s'en retrouve intense et incarné, faisant défiler ces 6 titres et 37 minutes à une vitesse inouïe. Au point d’en être un peu frustré d’ailleurs ! La liberté et l’insoumission se retrouvent aussi du côté de compositions buissonnantes, car rien n’a empêché, par exemple, les p’tits soli très melodeath insérés sur "The Ides of March" et "La Semaine Sanglante" (célébrant la Commune de Paris), les instrumentations finement orchestrées ou, à rebours, les ruptures plus sombres et véhémentes (4e minute de "La Loi de la Nation") que j’aurais personnellement souhaité entendre plus fréquemment.  

 

Un grand soin a en fait été apporté à tout : à la musique, aux mots, aux images et même aux objets. J’ai apprécié tenir entre mes mains le papier légèrement décati du livret présent dans le CD. Plus qu’un livret, un petit bréviaire républicain, un joli missel révolutionnaire, dont la lecture sera utile pour ceux qui seraient en perte de repères. Car il est impossible, en effet, de déconnecter cette œuvre engagée qu’est De Republica, des maux, des tensions et des conflits, très actuels ceux-là… Faudrait-il alors réinvestir la rue, faire une nouvelle révolution pour remédier à tout cela et ne pas succomber de nouveau aux attaques des ennemis de la liberté ? Vêtu de noir, bannière tricolore à la ceinture, Griffon le pense fermement… Et vous ?

photo de Seisachtheion
le 01/03/2024

4 COMMENTAIRES

Xuaterc

Xuaterc le 01/03/2024 à 17:28:04

Aaaaaah, le grand XIXe, l’une de mes périodes favorites. C'était l’une de mes matières principales en licence

Moland

Moland le 01/03/2024 à 18:02:49

Érudite chronique. J'ai appris moult choses. Bien ouej. 

Thedukilla

Thedukilla le 01/03/2024 à 21:02:49

J’avoue n’avoir jamais été particulièrement emballé par Griffon…en tout cas jusque là !

Chaque morceau dégage une vraie belle identité, avec parfois quelques accents Death Melo, pas loin dans l’esprit d’un (tout aussi intelligent) Kanonenfieber, au service d’un propos qui sort des poncifs habituels du genre.

Et dur de résister quand sont convoqués les esprits de Jaurès et d’Hugo, plutôt que ceux de Brasillach et Maurras.

Crom-Cruach

Crom-Cruach le 03/03/2024 à 11:11:10

Je préfère le NSBM. Ok je sors.

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