Yovel - Forthcoming Humanity

Chronique CD album (43:05)

chronique Yovel - Forthcoming Humanity

On n'associe généralement pas le black metal à la Méditerranée, ou au sud en général. C'est pourtant d'Athènes, pas spécialement réputée pour ses paysages enneigés et son froid mordant, que sont originaires Yovel. Ils livrent avec Forthcoming Humanity leur second album, deux ans après leur premier effort Hɪðəˈtu, déjà intéressant.

 

Autoproduits et s'auto-définissant « Black metal for the oppressed », le groupe propose ici un concept album, articulé (pour résumer) entre deux pôles. Le premier, un black metal vaguement « post » que l'on peut rapprocher sur certains aspects et ambiances à une rencontre entre Agalloch et Wolves in the Throne Room, avec quelques années d'expérience et le budget de production en moins. Le second, des spoken words en grec du plus bel effet et avec de très beaux arrangements, déclamés par l'actrice Antriana Andreovits, sur un fond souvent acoustique qui fera alors plus penser à un croisement entre le folk d'Agalloch là encore, voire de Falls of Rauros, et le Sto Dromo sur lequel la poétesse et actrice Katerina Gogou, « l'anarchiste de la solitude », avait mis quelques-uns de ses poèmes sur fond de rock vaguement noisy en 1981.

 

Parlons-en, de ces spoken words, car ils sont essentiels à l'écoute de ce disque.

Une forte recommendation d'abord : il n'est pas superflu de prendre le temps de se poser devant le stream video de l'album, sur un fameux site de vidéos que l'on ne nommera pas, où le groupe a pris le temps d'ajouter des sous-titres en anglais sur l'intégralité des 43 minutes, pour 9 morceaux, qu'ils ont à proposer.

Le précédent album de Yovel en contenait déjà. Ici, c'est la poésie de Tasos Leivaditis, qui participa à la Résistance grecque puis fût, à l'instar d'un poète plus connu comme Yannis Ritsos, interné en 1948 dans des camps de prisonniers sur les îles, du fait de son engagement de gauche, puis de nouveau interdit de travailler durant la dictature des colonels.

 

Cette poésie est donc loin d'être anodine, tant sur la forme que sur le fond : elle théâtralise, elle met en scène chacun des morceaux, rebaptisés ici chapitres, pour raconter une histoire. Une histoire politique, émotionnelle, subversive. Et surtout, une histoire toujours vivante. Des luttes partisanes à la guerre civile grecque, des tortures de la police politique à la chute des colonels en passant par les combats de rue contre les mesures d'austérité et de surveillance, un fil rouge dessine le cœur de Forthcoming Humanity : « notre patrie, ce sont toutes les routes où dorment, sur le bas-coté, les morts de notre lutte ».

 

« Debout les morts », donc, les morts de toutes les luttes prolétariennes, pour ce chapitre premier, introduction spoken word qui mène (si vous avez suivi) au chapitre 2, « Peace » (Ειρήνη, d'où vient d'ailleurs le prénom Irène, sachez-le), sur lequel la distortion des guitares fait son apparition et où l'horizon rouge s'assombrit : le black metal fait son entrée, toujours accompagné des mots d'Antriana. et s'installe plus durablement sur la piste suivante. Mais sur chaque morceau, on rethéâtralise, à travers la poésie, des samples en anglais, des extraits de journaux télévisés d'époque (« Epitaph I. : Revolutionary »), d'époques différentes d'ailleurs, remêlé à ce black metal qui vient apporter une colère désabusée, tantôt plus axé mélodique à la WITTR, Agalloch ou Falls of Rauros déjà cités ( « Woe to the Vanquished », le très beau « New Planet Earth »), tantôt plus frontal avec des riffs à la sonorité un peu plus malsaine (le morceau éponyme, ou « To Arms »).

 

Quelques transitions d'un style à l'autre et quelques arrangements de voix sont un peu inégaux, mais l'exercice est difficile, et c'est vraiment pour chercher la petite bête. On pourrait peut-être reprocher un léger défaut de production pour ces parties black, qui sonnent parfois un peu écrasées, mais à vrai dire on a connu dramatiquement pire, surtout en autoproduction, et notamment dans le black metal, donc Yovel s'en sort plus que bien.

 

Vous l'aurez compris, on se trouve plutôt du côté du black metal politique proches des tendances RABM (bien qu'ils ne s'en réclament pas), issu de la scène underground, comme souvent lorsque l'on assume des positions anticapitalistes, anti-autoritaires et antifascistes dans ce style. Le groupe reverse les bénéfices tirés de bandcamp à un collectif anarchiste, tandis que ceux venant de l'impression de t-shirts partent du côté de Black Lives Matter.

 

Nous jouons du black metal pour les opprimés. Notre concept est assez évident. De nos jours, le black metal se trouve à la croisée des chemins : il se dirigera vers la haine de la différence, ou bien vers la véhémence contre les puissants. Nous sommes là pour aider à prendre cette décision.

 

Les amateurs de pur extrême n'y trouveront probablement pas leur compte. Les trve blackeux non plus. Les droitistes plus ou moins « apolitiques », non plus. Le rythme varie très souvent et les interruptions poétiques sont conséquentes, centrales : passer à côté du sens profond du cadre posé au disque, au-delà de la musicalité de la langue, risque aussi d'empêcher la réelle portée de l'ensemble. Pour les non- hellénophones, il y a donc un certain investissement à fournir pour le saisir tel que le projet est pensé. L'impact est probablement beaucoup plus fort si l'on parle grec. Pour faire un parallèle avec quelqu'un de plus connu dans nos contrées un poil plus à l'ouest, on se rapproche de ce que Brecht écrivait dans A ceux qui viendront après nous (et dont le morceau de clôture de l'album, « Love » partage de près le fond) :

 

« Hélas, nous qui voulions préparer le terrain à l’amitié
Nous ne pouvions être nous-mêmes amicaux.

Mais vous, quand le temps sera venu où l’homme aide l’homme,
Pensez à nous avec indulgence. »

 

Bref, si l'on s'y penche, traduction devant les yeux (d'où la vidéo stream), on peut se perdre facilement sur ce chemin que trace Yovel, devant la scène qu'ils créent et l'histoire qu'ils racontent. En résumé, un disque très bon et intéressant, plus abouti que le précédent, pour peu qu'on s'y investisse assez pour bien l'assimiler. Ne vous fiez pas à la note, écoutez-le.

 

P.S. : Je recommanderai aussi très fortement, en complément, la lecture de l'interview faite par DIYConspiracy, fort instructive et bien menée.

Profitons également de l'occasion pour nommer Dawn Ray'd, autre bon groupe de black metal ouvertement antifasciste, et que l'on peut vraiment rapprocher dans les intentions, comme de nombreux autres.

photo de Pingouins
le 30/07/2021

2 COMMENTAIRES

Xuaterc

Xuaterc le 30/07/2021 à 13:17:12

Je n'ai pas encore écouté, mais ma curiosité est piqué.
En matière de Black, la Grèce peut se targuer d'une grosse tradition quand même (pour les autres pays méditerranéens, c'est moins le cas c'est vrai): Rotting Christ, Necromantia,Thou Art Lord...
et en terme de Black antifa, il y a aussi Ashenspire, dont le premier album a été chroniqué ici

Pingouins

Pingouins le 30/07/2021 à 19:45:43

C'est sûr, c'est un disque curieux, mais vraiment intéressant du coup. Et les spoken words en grec apportent vraiment quelque chose. C'est vrai que la Grèce a pas mal de groupes, je me souviens aussi d'un truc qui s'appelait Astarte.

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