Big|brave - A Chaos Of Flowers

Chronique CD album (11:26)

chronique Big|brave - A Chaos Of Flowers

Le présent album sort du four en pleine édition 2024 d'un des festivals les plus audacieux et les plus exigeants du marché, le Roadburn à Tilburg, Pays-Bas, dont il pourrait partager la devise : redefining heaviness. Coïncidence ? Je n'crois pas ! On se souvient de la prestation du groupe audit raout musical, l'année précédente, tout en mur du son dantesque écrasant l'assistance de son poids pour mieux libérer, dans un déluge d'éclats incandescents, les émotions, celles du public, mais aussi celles des musiciens. On peut vous arracher les tripes comme vos larmes, mais la violence que subissent les premières n'a d'égale que la délicatesse des secondes. Ce tour de force, on le doit à l'un des groupes les plus indispensables au rayon drone massif expérimental.  Funambule en équilibre entre la fureur sauvage et l'atticisme mélancolique. Msieudames : Big|Brave.

 

Adonc, le trio (accompagné d'un bassiste sur la scène batave) revient un an après Nature Morte, avec ce qui en constitue la suite naturelle, mais aussi le chaînon manquant entre ses 2 derniers opus et sa collaboration avec The Body. Si Vital (2021) et Nature Morte (2023) se déployaient sur des territoires tourmentés par des vagues de dissonances tonitruantes balayant les éléments et les âmes sur leur passage, tandis que Leaving None but Small Birds (2021) explorait la folk mâtinée d'expérimentations dronesques subtiles et discrètes, A Chaos of Flowers (2024) mélange un peu tous ces éléments, recompose la recette, poursuit la route déjà tracée, en adoptant son propre rythme, sa propre démarche, sans se perdre en chemin ni tourner en rond et partant, surprend sans ébranler. Les connoisseurs se sentiront en terre connue, mais y percevront les variations impressionnistes qui dévoilent de nouvelles parcelles de l'univers des Canadiens.

 

A Chaos of Flowers parle des souffrances exprimées par des poétesses de divers pays aux mots desquelles Robin Wattie mêle son propre verbe dans un élan universel. Et sa voix. Plus posée et mélodieuse que jamais, comme apaisée, elle donne corps aux paroles en troquant la rage habituelle au bénéfice d'une certaine forme de sérénité pleine de fierté digne. Elle se traîne pour laisser le temps à la mémoire collective des blessures de remonter à la surface et recueillir l'hommage que l'album leur rend.

 

La filiation avec le précédent chapitre s'identifie d'emblée par le truchement de l'artwork, véritable rime visuelle : ce bouquet de fleurs flétries mais encore vivaces dans le formol du temps. Et puis, vient le son, si reconnaissable, des guitares. Pleins de poussière et de sang, ceux qui vous emplissent la bouche quand vous recevez les coups que vous assènent les vicissitudes de la vie et qui vous brouillent la vue quand vous progressez au travers d'un désert que se disputent Van Sant, Jarmusch et Wenders. On connaît la propension du groupe à créer de la richesse à partir d'une certaine forme de minimalisme, en construisant ses titres sur des nappes distordues et dissonantes plutôt que sur une pléthore de riffs acérés, mais sur cet album, le minimalisme se montre plus retenu. Si les grondements des guitares font jaillir des vagues successives et puissantes venant éclabousser les lignes de chant qui elles, s'élèvent vers les nues, ce n'est pas avec ce sentiment de menace qui habite les précédents albums, mais avec la force de la résilience qui palpite chez ceux qui ont souffert. Et on sait que ceux-ci restent dans le fond les plus dangereux car ils savent qu'ils peuvent survivre.

 

Même "Not speaking of the ways", le titre le plus rythmé, le plus pachydermique, le plus post-métallique, garde cette dimension solennelle, aidé par le chant de Wattie qui vous foutrait presque la chiale, et par l'apport discret du saxophone de Patrick Shiroishi dont les plaintes se confondent au drone du guitariste Mathieu Ball dans un travail d'érosion inéluctable. Pour le reste, sur une durée relativement courte, l'album propose une grande variété d'idées différentes. Si le groupe peut partager la devise du Roadburn, il redéfinit aussi ici la règle des 3L : lent, lourd, long. Paradoxalement, aucun titre n'excède les 6 minutes, la plupart oscillant entre 3 et 5, là où le groupe nous avait habitués à le regarder épuiser les riffs dans des coulées de lave de 9 ou 10 minutes. Pour autant, l'effet hypnotique que les chansons produisent tend à donner l'impression que le temps s'étire au fur et à mesure que la musique emplit l'espace pour mieux le replier. La magie de l'album tient dans ses paradoxes. Les arpèges du morceau en français "Chanson pour mon ombre" apportent une fraîcheur pastorale que les couches de guitares égrugent progressivement. La tristesse globale qui traverse "Canon : in canon" s'exprime au travers de l'équilibre entre la douceur du chant, des accords cristallins très bluesy et des dissonances massives mais jamais agressives. Quant à la lenteur, elle fait peser son ombre sur la totalité de l'album. Tasy Hudson, la plus minimaliste des musiciens, se contente de marquer le tempo d'un léger coup de cymbale, effleurée par autant de coups de pinceaux feutrés. Sa présence soutient la marche des titres comme une ombre caressante. Ajoutez les interventions des musiciens invités, comme la guitariste Marisa Anderson, Seth Manchester au clavier, Tashi Dorji à la guitare (les happy few qui ont pu récemment applaudir Godspeed You! Black Emperor, les papes du post-rock canadien, connaissent le bougre : il avait ouvert pour eux) et le saxophoniste Patrick Shiroishi, et vous obtenez, par-delà les fausses apparences, une grande variété de textures qui troublent les impressions de minimalisme. Il faut écouter comment "Moonset" bascule subrepticement d'une ambiance bluesy à une explosion d'ire sourde dont l'élégie des guitares invite à entamer une danse avec les martèlements de la batterie, dans un final qui relève de la catharsis.

 

photo de Moland Fengkov
le 19/04/2024

9 COMMENTAIRES

Pingouins

Pingouins le 19/04/2024 à 08:47:37

❤️

Arrache coeur

Arrache coeur le 19/04/2024 à 09:41:10

Sacrée chronique ! Je ne connais le groupe que de nom, mais tout ça m'intrigue. J'écoute ça et je reviens dans pas longtemps.

Moland

Moland le 19/04/2024 à 12:33:23

Han ! Curieux d'avoir ton avis. On a chroniqué les 3 derniers albums (la collab avec The Body incluse), qui sont tout aussi excellents.

Thedukilla

Thedukilla le 19/04/2024 à 13:08:44

Pas une faute de goût depuis Au De La (qui reste encore un peu mon préféré)

La collab avec The Body est indispensable, simplement.

La collab The Body/Full of Hell était également une merveille.

Ne manque donc plus qu’une collab Big|Brave / Full of Hell et la boucle est bouclée (le résultat m’intrigue beaucoup)

Moland

Moland le 19/04/2024 à 13:34:47

Hahaha, Full of Brave, ça donnerait !
La collab avec The Body nous prend de court et c'est parfait. 

Pingouins

Pingouins le 19/04/2024 à 14:39:34

BIG|HELL oui.
Bon ben après réécoute, ce dernier morceau est toujours mon préféré. Il est beaucoup moins sombre que les autres, ce disque.

Moland

Moland le 19/04/2024 à 18:22:44

Rhaaa je les aime tous. Ils se complètent, je trouve. 

Arrache coeur

Arrache coeur le 06/05/2024 à 15:06:21

Alors c'est vraiment très bien ! Je réagis seulement maintenant car j'ai eu l'occasion de les voir sur scène ce samedi, et leur prestation a soufflé tout le monde (notamment une copine peu familière au drone). Bref, je vais plonger en profondeur dans la disco du groupe.

Merci beaucoup pour cette très belle découverte ! 😄

Moland

Moland le 06/05/2024 à 15:32:38

Tu fais plez. Ici y a les derniers albums chroniqués, dont la sublime collab avec The Body, davantage portée vers la folk dronesque. Un bijou. Ainsi qu'un live report. Tu trouveras tout ça en clinquant sur mon profil. Content de t'avoir fait découvrir. Bon voyage à travers leur disco. Et bien ouej, de les avoir vus en live. 

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