Big|brave + The Body - Leaving None But Small Birds

Chronique CD album (38:28)

chronique Big|brave + The Body - Leaving None But Small Birds

Quand 2 groupes versant dans une certaine forme de lourdeur expérimentale, chacun à sa façon, s’associent le temps d’un album, on est en droit de s’attendre à une plongée dans les abysses les plus opaques et étouffantes. Big|Brave qui signe un des meilleurs albums de 2021 (Vital) officie dans une espèce de doom sludgesque minimaliste empli de larsen, de saturation et de dissonances, tandis que The Body caresse une certaine idée de la radicalité musicale en explorant les territoires nébuleux de la musique industrielle, au gré de ses collaborations ou de ses errances solitaires. La fusion de ces 2 univers ne peut donner, logiquement, qu’un objet incandescent qui vous déchire les viscères de la manière la plus sauvage qui soit.

 

Pour autant, s’attendre à crouler sous le poids des couches de lave en furie, c’est sans compter avec le génie de ces artistes qui nous prennent à rebrousse-poil en livrant une œuvre aux antipodes de ce à quoi ils nous ont habitués, puisque Leaving none but small birds s’avère être un album puisant dans les vieilles traditions de la country et de la folk. On se trouve loin du drone et du sludge bruitistes. Si on retrouve des gimmicks propres à la musique de Big|Brave, par exemple (boucles répétitives de schémas au fort pouvoir hypnotique), dont les débuts baignaient précisément dans la folk, avant de se radicaliser, ce qui, à bien y réfléchir, fait sens, l’ensemble de l’opus avance avec le masque de l’apaisement. Un masque, car derrière se tapissent des textures bien plus lourdes qu’il n’y paraît. C’est d’ailleurs au fil de la progression des titres qu’on saisit l’inquiétante menace qui habite chaque arpège, chaque mélodie, chaque respiration. Sous les envolées élégiaques des lignes de chant de Robin Wattie, ça gronde.

 

On l’aura compris : si les 2 titres qui ouvrent l’album nous entraînent dans un groove fiévreux et nonchalant, presque champêtre, avec ses violons bucoliques, en prêtant l’oreille, on perçoit les strates sous-jacentes de mugissements troublants. C’est d’ailleurs dès le 3e titre, « Hard times », que la recette magique de cet album se dévoile pleinement. Comme une ritournelle insensée, les mots de la chanteuse canadienne, fragiles et prostrés dans l’expression de leurs blessures, envoûtent en emportant l’auditeur dans un tourbillon méditatif et incantatoire. Tandis que progressivement, une rumeur sourde envahit l’espace pour tenter d’engloutir la mélodie répétée à l’envi dans ses méandres presque assourdissants.

 

Ce parfait équilibre toujours sur le point de basculer fait dialoguer le sens des textes et la musique qui allient fraîcheur cristalline et rugissements introspectifs. Wattie a utilisé des airs folkloriques venant des Appalaches, du Canada et de l’Angleterre, ainsi que des textes qui parlent de marginalité, de misère et d’amours douloureuses. L’ensemble fait penser à ce que pourrait nous offrir l’alliance entre les univers de David Lynch et de Ken Loach. Autant de récits sur les opprimés mis en musique dans une légèreté trompeuse qui possède bien d’autres visages derrière le lacis verni de son sourire résigné.

 

En clair, l’aménité déconcertante de l’album qui surprend les fans des 2 formations s’impose rapidement dans toute sa logique. Car, si on revient au titre d’ouverture, c’est avec une oreille attentive et fine qu’on saisit tout le travail d’orfèvre auquel The Body et Big|Brave se sont donnés : une attention toute particulière accordée aux matières sonores. Alors que les violons se perdent dans leurs lamentations, surgissent discrètement ces nappes rugueuses à la fin du morceau. Dès l’entame de l’album, ce qui s’annonce comme un voyage pur et simple dans le monde de la folk se drape d’un fin manteau d’expérimentations qui propulse l’entreprise dans une modernité d’une intelligence rare. Car contrairement à ce qu’on connaît d’eux, ici, nul besoin d’opérer des embardées brusques pour prendre l’auditeur au collet. Les stridences, les distorsions, les rugissements, s’opèrent en toute fluidité et se perçoivent à peine, comme des images subliminales qui s’impriment dans l’esprit et les chairs sans qu’on s’en aperçoive. Un poison inoculé avec une précision chirurgicale. A la goutte près.

 

La mélancolie du chant, aux allures de comptines macabres, envoie les textes creuser et hanter l’âme de l’auditeur. Ces histoires d’enfants travaillant dans les usines, de vengeance après un infanticide ou encore de kidnappings et de morts au milieu du silence des éléments, laissent un arrière-goût de cendres et de sang après l’écoute de l’album. Sans violence explicite, mais sous une forme plus sournoise de malaise. Un malaise qui frôle la colère dévastatrice à la Nick Cave sur un titre comme « Polly Gosford ». Là, les guitares se montrent incisives, tranchantes comme une lame de couteau vengeresse, tandis que la section rythmique martèle comme les lourdes secondes qui vous séparent de la mort. La tension en devient palpable.

 

Réduire Leaving none but small birds à sa simplicité relève de l’erreur d’appréciation. L’americana possédé qu’il livre rend hommage à une forme de tradition folklorique mais ne tombe jamais dans le piège du pastiche. Au contraire, l’extrême précision du travail d’arrangements sur les strates de sons en font une œuvre résolument moderne où l’émotion transpire à chaque seconde et partant, indéniablement magistrale.

photo de Moland Fengkov
le 20/10/2021

6 COMMENTAIRES

Pingouins

Pingouins le 20/10/2021 à 12:41:14

Alors là, merci. Dès la mi-écoute, je savais que ça allait revenir souvent chez moi, comme disque.

Il y a clairement un côté hypnotique, et quelque chose de Dead Can Dance bouffé par la poussière du désert. Je suis en train de lire "Désert Solitaire" d'Edward Abbey, c'est bien le genre d'ambiance.

Et chouette version de "Black is the colour" par ailleurs.

Freaks

Freaks le 20/10/2021 à 13:01:18

Y'a du PJ Harvey dans la voix... Plutôt cool donc ;)
J'y vois du Jarmusch aussi, le coté "hypnotique" et mystique surement ... Bref c'est sympatoche..

Moland

Moland le 22/10/2021 à 21:54:29

Et alors ? Bien, le bouquin ? Le rapprochement avec DCD, pas con. :) PJ Harvey aussi.
Je vous recommande l'album de Big|Brave sorti la même année, chroniqué ici, ça donne une idée du répertoire de la miss. Un de mes albums de 2021. 

Freaks

Freaks le 23/10/2021 à 00:46:36

Ok! Vais écouter l'étendu du chant ;)

Pingouins

Pingouins le 25/10/2021 à 19:01:08

Bizarrement, les écoutes suivantes m'ont moins marqué, et j'en retiens en gros un morceau sur deux fort classes. Ca m'a aussi fait remonter des impressions d'une autre chanteuse folk vaguement country sur les bords, Alela Diane.
A suivre pour une troisième vague d'impressions probablement encore différentes !

Moland

Moland le 25/10/2021 à 21:28:07

Ah, connais pas, tiens. Vais aller jeter une oreille. Merci. 

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