Chat Pile - God's Country

Chronique CD album (40:21)

chronique Chat Pile - God's Country

Disons que..... si vous aimez vous faire chatouiller l'oreille interne par une noirceur envahissante, alors ce premier album de Chat Pile pourrait vous convaincre sans trop de soucis.

 

Je veux dire... rien que le son monstrueux de basse et de distorsion dès les quinze premières secondes de « Slaughterhouse » (vaguement Converge-iennes) ou au début de « Why » râclent tellement profondément la terre que j'aurais envie d'enfiler mes bottes pour aller acheter des graines et faire directement des semis pour en profiter, bien que l'ambiance soit plus à la fin du monde qu'aux lendemains florissants.

Parce qu'en termes de noirceur, le groupe d'Oklahoma City (dont on retrouve gaiement la prison sur la pochette) n'en est pas à son coup d'essai : entre EP et splits, ils en ont notamment partagé un avec les joyeux drilles de Portrayal Of Guilt. Ambiance, donc.

 

Contrairement à ces derniers, les Chat Pile officient plutôt du côté d'un noise-rock très lourd, empiétant largement sur des contrées hardcore sombre, mais avec de nombreuses excroissances et particularités qui font de God's Country un album très intéressant et, autant assumer tout de suite une position, franchement réussi.

 

Rien n'y est particulièrement technique, on se trouve même régulièrement face à des choses qui semblent assez simples (serait-ce lié au fait que le groupe a composé cet album grâce au fait de “...lots and lots and lots and lots and lots and lots of THC” – fin de citation –?), mais tout marine dans un bouillon de désespoir. Les principaux ingrédients, qui donnent leur saveur poisseuse à l'ensemble, seront à aller chercher du côté désespérant de l'impuissance que l'on peut ressentir vis-à-vis du changement climatique, de l'exaspération face à la pandémie, et du fatalisme autodestructeur de la vie aux Etats-Unis, broyée par un capitalisme carnassier et nécrophage. Un bon gros saut dans le « American nihilism », comme ils le disent eux-mêmes. Ou alors, très justement : vivre dans le God's Country. Avec un goût amer en bouche et acide dans les émotions.

 

Les paroles reflètent très largement cet état d'esprit tout au long des neuf morceaux de l'album, et la diversité du chant leur fait honneur dans l'illustration de leur signification. A la fois dérangé, par moments quasi prédicateur, largement compréhensible même si parfois explosant de rage, tantôt à la limite de la confession d'ivrogne ou de la crise psychotique, l'impact des paroles n'en est que plus important : « Why do people have to live outside ? » ; « I don't want to be alive anymore. Do you ? ».

De « Slaughterhouse » où on ne sait plus trop si on parle d'abattoirs ou de la circulation des armes à toutes les autres, je vous invite à les lire pour avoir une meilleure idée du fond des choses. Littéralement, le fond : celui qu'on va toucher, jusque dans le nom du groupe (« Chat Pile », ce sont les rejets miniers, en gros).

 

Le tout étant donc broyé régulièrement dans un étau noise-rock (dans la veine des Daughters ou Shellac si vous voulez de ce genre de comparaisons), à l'autoproduction exemplaire, qui ne va jamais en s'illuminant, mais à la diversité d'influences vraiment appréciables, marqué par exemple par l'indus et le hardcore, mais pas seulement.

Ainsi, dès le troisième morceau « Pamela » (mais aussi plus loin, sur « Anywhere »), ce sont des sonorités quasiment coldwave/post-punk à la The Cure / Bauhaus (au début, et en bien plus dérangé) qui viennent nous surprendre tout à fait, avec toujours cette basse harassante et ces dissonances qui martèlent la terre, et vont vite tendre vers une seconde périphérie stylistique identifiable, accrochez vos ceintures, j'ai nommé : le neometal.

Mais un neometal très bien intégré, sans avoir à en rougir ou à en avoir honte. Sur certains contours de riffs, dans le son, mais aussi dans certaines intonations et lignes de chants qui pourraient évoquer un Jonathan Davis des tout débuts (et en mieux, à mon avis) de Korn  : on y chantait déjà le béton éclaté et l'absence de perspectives, une Amérique crépusculaire et poussiéreuse en décadence.

 

La descente dans les bas-fonds est totale, tous ces éléments se combinent vraiment bien dans la création sombre et malaisante, jusqu'à venir buter sur une autre sacrée surprise de cet album, l'avant-dernière piste « I don't care if I burn ». Je n'ai pas vraiment envie d'en dire plus à son propos (de ce morceau) pour vous laisser la découverte, excepté deux choses : écoutez-le dans la continuité de l'album, sans aller directement à lui, pour vraiment avoir l'expérience juste de son placement dans le disque ; deuzio, je dirais simplement que les paroles (et dans une certaine mesure l'ambiance) me rappellent le terrifiant « Bones in the water » de Battle of mice.

 

Les neuf minutes suivantes du dernier morceau n'en ont que plus d'intérêt, c'est à mon sens très très réussi. C'est d'une.... sombritude, dirais-je, assez dense pour se rapprocher de celle du cauchemardesque album éponyme des Messins de Bishop l'année dernière, bien que le fond musical soit différent.

Au final, God's Country navigue à travers des émotions qu'il nous étale ensuite sur la face : de la colère, de l'impuissance, de la frustration et la détresse criante qui en découle, à la fois psychologiquement et physiquement. Ici, Chat Pile parviennent très bien à mettre ces sentiments en musique.

 

Je pense au bout du compte que cet album pourrait venir se glisser dans un certain nombre de tops de fin d'année, car il a son caractère bien affirmé, sa spécificité, qui lui donnent une vraie légitimité et un caractère authentique. A la fois personnel et dramatiquement collectif dans le paysage qu'il dépeint, c'est à coup sûr l'un des albums à écouter cette année.

Mais avant d'en faire un membre de ces fameux tops, il faut parvenir à digérer le contenu et ses 9 morceaux cabossés. Avis aux amateurs ou aux amatrices !

 

A écouter pour se faire embarquer par ces neuf cavaliers de misère dans une chevauchée dont on perçoit déjà l'horizon définitif : un mur.

photo de Pingouins
le 19/08/2022

7 COMMENTAIRES

Moland

Moland le 19/08/2022 à 08:52:51

Yeah, super chronique et  oui, d'ores et déjà dans mon top2022.
Intéressant, le rapprochement avec Bishop. 
Et Shellac, évidemment.  J'y entends beaucoup de Big Black, de Jesus Lizard, de Daughters, et du Godflesh, le tout très bien mélangé et bien assumé. Ça reste lourd, malsain, mais mélodique à bien des égards.  Brillant, en tout cas. Avec le punk indus de Haunted Horses, ce groupe constitue une des dernières découvertes réjouissantes. 

AdicTo

AdicTo le 19/08/2022 à 09:40:20

Super album. Les textes et l’interprétation du chanteur font beaucoup. Bien sombre et dérangeant en effet mais ça en devient presque difficile de retourner à quelque chose de plus léger (dans le fond je veux dire).

Pingouins

Pingouins le 19/08/2022 à 18:21:50

Merci moland ! J'espère que la chronique suffit à faire oublier le télescopage dont tu as été victime :p
En effet à un moment je voulais caler Jesus Lizard quelque part, et puis dans la foulée de l'écriture ça m'est sorti de l'esprit, et je n'y ai pas repensé à la relecture.
@AdicTo : clairement, l'interprétation des textes est un énorme plus de cet album !
Si tu veux un truc au moins aussi peu léger, essaye Bishop dont on parlait justement ! Ca devrait faire l'affaire pour la continuité du propos.

Moland

Moland le 20/08/2022 à 00:35:58

Haha t'inquiète. Ça me fait une chro de moins à ma todolist.  Et je savais qu'elle serait bien, sous ta plume.  

Eric33

Eric33 le 20/08/2022 à 14:00:11

Cet album est juste monstrueux !
Les paroles sont d'une sincérité exemplaire et la musique est simple mais tellement sincère dans son interprétation.
Chapeau bas à chat pile, pour moi c'est l'album de l'année tant dans son originalité et l'ambiance à fleur de peau...
Merci à core and co pour cette belle chronique !

Dams

Dams le 20/08/2022 à 14:18:33

Disque terrible et quel chanteur ! Un vrai plaisir d'écoute même si pas forcément simple d'accès aux abords.
Belle chronique

Eric D-Toorop

Eric D-Toorop le 23/08/2022 à 09:13:28

On tient là, un client !
Belle chronique et belle découverte.

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