Chenille - Interview du 02/10/2016

Chenille (interview)
 

Toute interview d'une formation nouvelle se doit de commencer (si si) avec le pack des questions classiques qui permettent de comprendre le Pourquoi et le Comment. Commençons donc avec ça:  comment vous-êtes vous rencontrés ? Lors de la conception de l'album de Human Vacuum ? Avant ? Et quand l'idée de former un groupe ensemble a-t-elle pointé le bout de son nez ?

Baptiste : Un jour j’ai envoyé un message à Asphodel qui disait peu ou prou: “Bonjour, je m’appelle Baptiste Bertrand, est-ce que je pourrais prendre des cours de chant ? J’habite loin mais je peux me bouger jusqu’à Lyon”. Et Asphodel a répondu “Oui”. Du coup j’ai eu un mini-stage de chant qui m’a débloqué quelques machins en plus de m’apprendre que je savais faire des trucs dont je n'avais pas idée. Et en prime j’ai découvert qu’elle avait un humour aussi pourri que le mien. Au moment où, suite à un calembour nul de ma part, elle m’a demandé si je ne voulais pas devenir vétérinaire pour pouvoir m’euthanasier tout seul comme un grand, je me suis dit que c’était déjà une chouette rencontre. Puis on est resté en contact. Début 2013 – de mémoire – j’ai proposé pour blaguer de monter un groupe de chansons très courtes, variées et très très nulles avec des textes à la con, à but purement récréatif. Nous aurions des pseudonymes idiots et le tout serait lamentable. Vu que j’ai du mal à me restreindre, j’ai pondu assez vite une quinzaine de morceaux tous plus déplorables les uns que les autres.

Asphodel :  En parallèle, j’étais rongée par la frustration, j’avais besoin de retrouver un épanouissement musical dans un projet annexe. Je voulais néanmoins rester dans ce que je savais et aimais faire, aussi ai-je contacté Baptiste en lui demandant s’il me suivrait dans un projet sans entraves ni formatages particuliers. Il a dit oui de suite. J’en suis encore reconnaissante aujourd’hui.
 

A propos du patronyme "Chenille", si j'ai bien élaboré des théories pour essayer de cerner vos intentions quant à ce choix, je n'ai rien trouvé de bien satisfaisant si ce n'est un amour certain pour les animaux (du moins du côté d'Asphodel) et l'envie d'adopter une approche décalée... Alors: warum ? Par ailleurs ne pensez vous pas que vous allez en baver un maximum en adoptant officiellement la typo "öOoOoOoOoOo" (rien que sur CoreAndCo – qui met les noms des groupes en majuscules au sein des "pages groupes" – c'est mort...) ?
Asphodel : Baptiste est une sorte de machine à jeux de mots et autres facéties linguistiques. Alors que nous étions en conversation écrite, il a simplement lancé l’idée. Pour rire. Une plaisanterie de plus. C’était l’année 2013. Le vent soufflait sur la colline et sur le déclin de ma motivation. Malheureusement, j’ai adoré, et je suis revenue d’un pas ferme et solennel pour réclamer la pérennité de la chose. Tiens, d’ailleurs, je te joins une preuve d’anthologie:

 

Puisqu'on en est à "analyser" les termes : "Samen", d'où ça vient ? OK, ça veut dire "ensemble" en Néerlandais... Mais à St Nicolas du Chardonnet on pense également que cela pourrait être une ode à la procréation dans la paix du christ, le terme mélangeant la semence ("semen") et "amen"... Tandis qu'à Villetaneuse certains penchent pour une contraction de "Sa Mère" et de "La Haine". Alors, où se situe la vérité ?
Asphodel : J’ai su que cela signifiait “ensemble” en Néerlandais bien après l’avoir écrit, et bien après avoir fait l’artwork. Hasard facétieux et heureux, boucle bouclée, etc. La réalité est pourtant beaucoup plus sombre. Je voue un culte particulier aux mots, aux langues, et aux ressentis. Il arrive parfois que la langue française, si riche soit-elle, soit incapable à elle seule d’illustrer la véracité d’une douleur ou d’une transcendance. C’est le problème du degré, de la nuance. Quand bien même l’érudition a pu te donner accès à un vocabulaire étendu, un bleu peut ne pas être suffisamment bleu pour que tu le qualifies de gris. Et paradoxalement, ce gris en question est si chargé de magenta que tu ne sais plus si lui associer une teinte fixe est juste. "Samen" vient du titre "Hemn Be Rho Ðie Samen" qui ne signifie absolument rien d’un point de vue linguistique. Cependant, il s’agit de graphèmes dont les phonèmes qui les composent sont issus d’un processus primaire, spontané, qui a émergé alors que j’essayais de décrire sans y parvenir cette notion de douleur psychique qui devient si violente qu’elle provoque la douleur physique. Ce stade terrible où tu te sens capable de te régurgiter toi-même. Hemn Be Rho Ðie Samen est une formule intraduisible de manière littérale ; les sons qu’elle libère et la technique utilisée pour les sortir (il s’agit d’un chant de gorge) sont à mi-chemin entre cette régurgitation et une sorte de lassitude pesante. Samen, dans cette phrase, est la sensation du soi haï, le dernier stade de douleur propre à chacun.


A l'écoute de l'album, on (je!) ne peut s'empêcher de penser à Pin-Up Went Down, et pas seulement (mais beaucoup quand même) du fait du chant d'Asphodel. Pour vous ce parallèle est-il justifié ? Énervant ?
Asphodel : Je savais qu’on allait m’en parler. Je serai toujours très fière de ce qu’Alexis m’a permis d’expérimenter avec Pin-Up Went Down. Il a été particulièrement compréhensif lorsque j’ai expliqué ne pas vouloir simplement être cette choriste gothique-flonflons qu’on me demandait souvent d’être. Néanmoins, il y a une vérité à rétablir. Avant Pin-Up Went Down, je chantais dans Nowonmaï, qui était beaucoup plus rock/metal et moins expérimental, mais j’aimais déjà explorer plusieurs types de voix. Nous n’avons pas sorti grand chose (il y a eu trois titres balancés sur internet). Durant la même période, il y a eu Arew, un projet prog expérimental qui n’a rien sorti de manière officielle, mais qui était beaucoup plus fourre-tout et bordélique que Nowonmaï. Là, déjà, je faisais du blues, des voix tordues, du classique, du rock, de la pop, etc., je chantais dans plusieurs langues… Je ne suis pas venue à l'expérimental avec Pin-Up Went Down, c’est juste le projet qui est devenu le plus concret et le plus “médiatisé”. Lorsque j’ai monté Chenille, je voulais rester dans ce que j’aimais faire, qui est chanter ce qui me plaisait, sur de la musique qui me plaisait. La plupart des gens ayant entendu öOoOoOoOoOo ont d’ailleurs eu une réaction assez remarquable : ils ont évité de faire des comparaisons. On m’a dit une fois ou deux “Mais tu chantes comme dans Pin-Up!”. Mais c’est ma voix, je l’utilise ainsi, Alexis m’avait choisie pour ça… Je ne pense pas qu’on demande à Townsend pourquoi il chante de la même façon sur un SYL ou sur un DTP. Ou à Dan Swanö (OoOoOoOoOo). D’ailleurs je suis allée beaucoup plus loin vocalement sur Samen que sur ce que j’ai pu faire avec Pin-Up Went Down.

Baptiste : En dehors des cassures et changements de styles et de couleurs, ça n’a pour moi pas grand chose en commun d’un point de vue instrumental.

 

Entre la chair fraîche déballée sur la pochette (et à l'intérieur du CD), le titre qui évoque "SM" et "Semence", la participation de chats priapiques à l'album, l'utilisation d'ustensiles bien lubrifiés en piste 8... Vous ne pensez qu'à "ça" ou bien ??? Plus sérieusement, Asphodel étant du genre à toujours donner un sens à ce qu'elle fait en tant qu'artiste, que doit-on voir à travers l'amoncellement de chair qui sert de premier cocon à la Chenille ?

Asphodel : C’est toi qui ne penses qu’à ça! L’ustensile lubrifié en piste 8 est une… brosse à dents (paix à tes orifices!), je te renvoie à la question 3 pour "Samen", et quant à la chair fraîche… Hé hé.
Trêve de plaisanterie, là où tu as parfaitement raison, c’est que je donne un sens à – presque – tout ce que j’entreprends. Dans la vraie vie, je travaille plein de petites choses pour tuer l’ennui, et la photographie en fait partie. J’ai effectivement réalisé l’artwork de Samen. Mes domaines de prédilection s’articulent autour de l’humain, du portrait, un peu de mode, mais j’ai une obsession particulière pour les moisissures que je cultive et photographie, et le nu depuis peu. Via l’image et la mise en scène, j’étudie le corps en tant que matériau, et je lui soustrais cette identification que la vue d’un visage ou d’un regard peut déclencher. Dans mes études de nus l’état du corps, sa morphologie, son âge, son état, ses préférences cosmétiques importent peu. Les corps sont des corps, il n’y a aucune espèce d’imaginaire à satisfaire quant à l’identité de ceux qui l’habitent, et c’est là toute l’importance du sujet : aucune hiérarchie ne doit être faisable. D’un autre côté, j’aime l’idée d’empiler ces corps nus dans des positions improbables. Il y a une recherche du silence dans ces charniers, une forme de lâcher-prise extrême dénué de toute sexualisation. A la fois, j’essaie d’y insuffler une forte revendication sans jamais la rendre explicite. La censure dont nous faisons l’objet ces temps-ci va dans ce sens : le corps nu, simplement représenté, est devenu plus tabou que l’utilisation qui en est faite.
Je voulais également aborder le sujet du rapport à l’image dans l’élaboration d’un album. L’image répond systématiquement à des codes. Dans le cadre de la musique, ces codes – repérables assez rapidement – sont là pour ramener un auditeur, et non un spectateur. Il s’agit de musique. Uniquement de musique. Cependant, l’utilisation de l’image pour vendre cette même musique est devenue une sorte de sésame, et elle n’est que trop rarement considérée comme une véritable création visuelle à part entière : au contraire, son statut d’appât marketing lui ôte sa capacité à “vivre” par elle-même. C’est un papier-cadeau. Il y a aujourd’hui quelques rares artistes (je pense à Valnoir, par exemple, ou à Baizley) qui ne se contentent pas de restituer une soupe graphique accrocheuse, mais qui ont une démarche réelle. Je ne sais pas si j’y suis arrivée, mais j’ai voulu effectivement aborder le rapport à l’image-produit (et au corps, bien évidemment)  en élaborant tout le visuel de Samen comme un catalogue d’exposition. Les photographies dans le livret sont des travaux qui peuvent vivre indépendamment de la musique créée par öOoOoOoOoOo, et vice-versa. Et pourtant, les propos approfondis dans les photographies sont à l’image de la façon dont nous avons traité la musique et les textes : rien ne doit être gratuit, tout se doit d’avoir un sens.

Baptiste : Petite correction, la brosse à dents est en piste 7, soit “I Hope You Sleep Well”, qui intervient lors du solo de salle de bain. La machine bien huilée fait référence à l’acteur qui est évoqué dans les paroles de la chanson. Mais effectivement, c’est toi qui ne penses qu’à ça !

 

Puisqu'on l'évoquait à l'instant, comment êtes-vous entrés en contact avec Aymeric ? Par le biais de Jehan, le patron d'Apathia, peut-être ?
Baptiste : Tout à fait, mais cela datait d’avant que nous signons chez Apathia Records. Cela s’est fait au détour d’une conversation où j’expliquais que je préférais avoir un vrai batteur sur l’album plutôt qu’une batterie programmée. Jehan m’a alors suggéré Aymeric, qui s’est alors retrouvé à devoir apprendre les morceaux à l’oreille et tout enregistrer en cinq jours. Enfin, bien après, vu qu’à l’époque tout l’album n’était pas encore fini. L’enregistrement a d’ailleurs été assez chaotique, étant donné que la batterie a été enregistrée après la basse, les guitares et le chant.

 

Sachant que l'aventure Pin-Up Went Down s'est arrêtée notamment du fait du manque de motivation d'Alexis Damien pour emmener la formation sur les planches, on peut imaginer qu'on va vous voir "bientôt" en live, non ? Comment allez-vous aborder la chose, étant fondamentalement un duo ? Vous avez des musiciens en vue ? Et comment allez vous gérer le mille-feuille vocal qui caractérise certains passages ?

Baptiste : ”Bientôt”, c’est vite dit. Pas avant 2017, ça c’est clair et net. Pour l’heure nous avons eu un immense coup de bol en recevant une proposition de la part d’excellents musiciens, chacun avec une belle expérience, qui aiment et suivent le projet depuis un long moment et sont capables de mettre tout ego musical de côté pour faire office de backing band. Cela devrait nous permettre de rester seuls à la barre du merdier, Asphodel et moi, niveau composition. Pour le mille-feuille, on planche dessus. Il y a aussi le problème des samples et autres instruments additionnels à foison. Autant certains morceaux pourraient très bien être joués et restitués tels quels, autant quelques-uns en particulier nécessitent d’être retravaillés et repensés pour une exécution live. Puis c’est plus rigolo de proposer quelque chose d’un peu différent!

 

Quels sont vos morceaux préférés sur l'album, et pourquoi ?

Baptiste : Comme ça, à chaud, j’ai beaucoup d’affection pour “Fumigène”: je traînais la première version de ce morceau dans mes disques durs depuis bien six ans maintenant, dans une version bien plus électro encore que le résultat final. J’aime aussi beaucoup “Chairleg Thesis” – dont je ne suis pas peu fier d’avoir torché l’instrumental en une nuit. Mais vu que je ferais un parent navrant, mon amour se porte logiquement vers le petit dernier, soit “Hemn Be Rho Ðie Samen”.

Asphodel : La question terrible. “LVI” et “Hemn Be Rho Ðie Samen”. La première pour une raison sentimentale : la personne dont parle le morceau est décédée (c’est d’ailleurs ce décès qui a amené la chanson). Et “Hemn Be Rho Ðie Samen” parce qu’elle n’a rien à voir avec tout le reste de l’album, et qu’arriver à faire quelque chose sur un morceau de black metal a été une grande surprise pour moi. Elle a tendance à me retourner le bide. J’y pratique plusieurs chants, dont toujours ce fameux chant de gorge tibétain. Quant à la musique, j’aime ce panel de gris à la fois très mat et très lumineux.

 

"Fucking Freaking Futile Freddy" nous laisse entendre quelques samples... Que je n'ai pas réussi à identifier: d'où viennent-ils ? D'un ou plusieurs films a priori, non ?
Baptiste : Les deux samples proviennent du film Les Enfants du Paradis de Marcel Carné. Le premier sample, qui évoque un certain “Frédéric” et est énoncé par le personnage de Baptiste, a deux raisons d'être. La première c’est qu’à l’époque je détestais pas-mal-beaucoup une personne du même nom. Parce que c’était un sale con. La seconde c’est que c’est grâce ou à cause de ce film que j’ai le prénom que je porte. J’espère que ce n’était pas parce qu’il est un peu con.
Asphodel : Mais Baptiste… Vous êtes fou, pourquoi dites-vous ça?

 

S'il ne fait aucun doute (pour moi) que vous appartenez pleinement à la grande famille du Nawak Metal, il n'est pas certain que le reste du monde – ni vous mêmes – utilisiez cette étiquette pour qualifier votre musique. Comment vous décrivez-vous vous-mêmes ?
Asphodel : Alors, on a eu avant-garde, on a eu nawak… A vrai dire je n’ai aucune idée de comment on peut qualifier tout cela. Le problème de l’appellation Nawak est que j’y perçois un côté potache, et pour avant-garde, j’aime bien, mais il y a une espèce de prétention qui me ressort par les yeux. Je ne sais pas. Je dis qu’on fait du “base-metal”. Tu sais, un peu comme les gâteaux. “Une base génoise, mais avec un flan dessus”. “Une base biscuit, mais avec de la gelée de vidange, avec des vermicelles de couleurs. Sans gluten.. Du metal-cuisine en somme.

Baptiste : “Potache” est le mot qui me faisait défaut quand je cherchais à expliquer pourquoi je n’aime pas le terme Nawak. L’aspect "Les clowns, la fête foraine et compagnie", très peu pour moi. On a eu aussi droit à l’appellation “prog” qui ne me branche pas des masses non plus. On fait effectivement plus de la cuisine qu’autre chose.

 

Entre les sonorités 8bit et l'arrière-goût "Nyan cat", le titre "Meow Meow Frrru" pourrait presque sembler un clin d’œil à Pryapisme... Quoique la thématique "vegan" et ces sons mécaniques fassent également penser à Circus of Dead Squirrels. Y avait-il une intention de se situer dans le sillage de l'un de ces 2 groupes ?

Baptiste : Concernant le 8-bit, il n’y a aucun clin d’œil à Pryapisme : je compose dans ce genre depuis pas loin de quinze ans. Ce sont des sonorités que j’aime écouter, avec lesquelles j’adore jouer. Lycéen, j’en mettais déjà dans mon projet de grindcore adolescent nul. J’ai même évité le plus possible d’écouter Pryapisme durant la composition de l’album, tout comme n’importe quel autre groupe de musique barrée, par peur d’être influencé par quoi que ce soit. D’ailleurs c’est Asphodel qui m’a fait découvrir Pryapisme, alors que “No Guts = No Masters” comportait déjà ses petites touches chiptune.
Asphodel : Je n’écoute pas Circus of Dead Squirrels. Je crois que tu m’en as parlé un jour, non? (Note du cglaume: ça ne m'étonnerait pas, oui!) Non, j’avais juste envie de parler de spécisme pour ma part. En vérité je n’écoute pas de “base-génoise-biscuit-sans-gluten-metal-cuisine”. Le véganisme fait partie de ma vie, il me semblait évident qu’un jour j’allais aborder le sujet.

Baptiste : J’oubliais: “Nyan Cat” me donne des envies de meurtre. Je ne supporte pas ce truc. Je suis plus de l’école des blaireaux qui sautillent, des champignons et... Ah, horreur, un serpent !

 

Le thème de "No Guts = No Masters" semble proche de celui du livre à succès Le charme discret de l'intestin de Giulia Enders. Est-ce lui qui a inspiré Asphodel (d'autant qu'elle y parle Allemand, nationalité de ladite Giulia) ?
Asphodel : Pas du tout. Le texte a été écrit avant que le livre de Giulia Enders sorte. Comme tu le sais, j’ai une passion dans la vie : les micro-organismes. Par extension, le microbiote est un sujet que j’affectionne. Depuis quelques années, des découvertes édifiantes à propos du lien entre certaines pathologies (dont mentales), certains comportements humains et le fameux microbiote intestinal qui nous peuple émergent. Dans le cadre de l’autisme, par exemple, l’incidence d’un dérèglement microbiotique a été soulevée (je ne parlerai pas ici des découvertes cérébrales au stade fœtal). Cependant, il a toujours été imputable à la mère que Lacan a fixée par l’appellation “Mère-Crocodile” (issue de l’expression exacte “Un grand crocodile dans la bouche duquel vous êtes — c’est ça, la mère“) et sur laquelle il a écrit des aberrations notoires. Cette vision largement sexiste de sa responsabilité dans les troubles autistiques est non seulement dangereuse pour la prise en charge de l’enfant autiste, mais elle est également terriblement culpabilisante pour la mère. Une telle étude lacanienne ne vient justement pas de nulle part : elle est issue directement de sa vénération pour Freud. L’utilisation de l’allemand dans le texte a permis simplement de revenir sur ce sujet, et faire le jeu de mots “Freuden sie sich nicht mehr”. Freuen sie sich nicht mehr signifie “Ne vous réjouissez plus”. Freuen (réjouissez) a été remplacé par Freuden (tiré de Freud). Donc rien à voir avec Giulia Enders. C’était la parenthèse bactérie-psychanalyse.

 

La fin de l'album – et notamment les 3 derniers morceaux – est plus sombre, moins joyeusement kaléidoscopique que le reste. Les tous derniers instants de "Hemn...", en particulier, sont assez éloignés de ce genre d'apothéose Devin Townsendienne – avec descente de rideau majestueuse sur feu d'artifice somptueux – qui laisse l'auditeur soufflé, le cœur battant. Je suppose que c'était votre intention, de nous laisser ainsi sur un dernier malaise ? Ma porque amigos ?
Asphodel : Lors de l’élaboration de la tracklist, j’étais incapable de savoir dans quel ordre ranger les morceaux. A chaque album, ce point est un vaste pédiluve dans lequel je me noie. La seule chose dont j’étais sûre, c’est que l’album devait ne pas finir en joyeux bordel. J’ai demandé à Baptiste s’il ne voyait aucun inconvénient à ce que "LVI" et "HEMN" viennent tomber là comme un pavé de merde. Il a été d’accord. Je ne souhaitais qu’une chose : qu’on laisse un goût de craie.

Baptiste : La première mouture de l’ordre des morceaux comprenait “LVI” en titre d’ouverture, je crois. Mais ça n'a pas fait long feu, vu l’intro, les voix, l’aspect éthéré... puis le fait qu'Asphodel n’était pas vraiment pour. Le choix de “Hemn…” en conclusion de l’album était un peu plus logique en revanche. C’est le dernier titre qui a été composé pour l’album, c’est le morceau qui lui a donné son nom, et par ailleurs il évoque un déversoir, un lâcher prise total assez plaisant, je pense, pour clore le tout.
 

Sur "Well-oiled machine", ne serait-ce-t-y point Baptiste qui chante ?
Baptiste : C’est bien moi qui chante, sur un texte atroce et des mélodies d’Asphodel. Je voulais chanter sur l’album, mais elle ne voulait pas et me repoussait avec le pied dans la gueule. Puis à la fin elle a concédé: “Tiens, t’as qu’à faire ça et après tu arrêtes de réclamer”.

Asphodel : Cet homme est battu. Et je proteste: je n’ai jamais dit ça. Je lui ai dit: “Touche pas au reste, par contre, sois notre Barry.

Baptiste : Du coup j’ai fait le Barry, parce que et d’une, j’aime bien chanter avec ce genre de voix de merde, et de deux, parce que le titre de travail de ce morceau était “Comtesse du Barry”. J’ai tout de même réussi à placer quelques chœurs de-ci de-là sur l’album, la plupart en amont, alors que je composais, ce qui a aidé à ce qu’ils passent la douane.

 

Pour rester sur Baptiste (s'il n'y voit pas d'inconvénient) : on entend cette fois encore un peu de "delay" sur Samen, mais peut-être pas autant que sur l'album de Human Vacuum... C'est le résultat d'une discipline stricte visant à ne pas abuser des bonnes choses ?

Baptiste : Je compose la musique de öOoOoOoOoOo sans effets sur ma guitare. Ceux-ci viennent après, pour des raisons purement pratiques. Du coup ils n’influent pas sur le cheminement des notes et leur couleur. D’où le fait que le delay n’est pas prépondérant. Il est là, un peu, mais pour enrober la partition, et non pas pour s’y intégrer. Puis avec deux guitares, pas besoin de combler les vides.

 

A lire les textes de "Rules of the Show", je me demande si certains des tétons photographiés par Asphodel n'appartiendraient pas à des Femen ? 
Asphodel : Même pas. Effectivement, "Rules of the Show" cible la pression continue que les femmes subissent au quotidien. C’est une thématique que j’avais envie d’aborder depuis un moment sous cet angle-là – avec beaucoup d’ironie pour le coup. Les tétons sont mixtes, au grand désarroi des réseaux-sociaux.

 

Cette fois encore (... la comparaison étant ici effectuée avec PUWD), Asphodel utilise une bonne demi-douzaine de langues pour s'exprimer. C'est parce que l'on se sent à l'étroit dans une seule ? C'est la manifestation d'une volonté de vouloir toucher large ? C'est parce qu'il y a beaucoup de voix différentes qui parlent dans sa tête ?

Asphodel : A partir du moment où l’on est habité par des convictions, des obsessions, ou même une envie forte, on se sent à l’étroit. J’utilise les langues différentes pas uniquement par sensation d’être dans un costume trop serré : il s’agit surtout de rendre un contexte et de faire un clin d’œil à un personnage, une notion de la culture qui s’y réfère. L’Allemand pour Freud et la psychanalyse, les phonèmes largués par paquets pour donner un langage sans représentation à la douleur, l’Italien parce que la personne dans "LVI" parlait Italien… Encore une fois, tout est justifié. Vouloir toucher large, non, vraiment : les langues, tout comme les types de voix choisis, sont des costumes. Tous ces individus qui peuplent les chansons d’öOoOoOoOoOo ont le leur.

 

photo de Cglaume
le 03/11/2016

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