Cult Of Dom Keller - They Carried The Dead In A U.F.O

Chronique CD album

chronique Cult Of Dom Keller - They Carried The Dead In A U.F.O

« Miso Soup » de Ryû Murakami contient une scène traumatisante. Dans un club de Tokyo où un jeune guide emmène son mystérieux client américain, on assiste à un massacre que l’auteur décrit dans ses moindres détails. Rien d’extraordinaire, me direz-vous, pour un thriller. Sauf qu’ici, la plume de Murakami possède la faculté de mobiliser absolument tous les sens : de l’ouïe jusqu’à l’odorat, en passant par la vue et le toucher. La moindre odeur de chair calcinée parvient aux narines du lecteur, les flots de sang saturent son champ de vision tandis que les néons l’aveuglent, et la musique du karaoké se montre assourdissante, même le silence des victimes devient palpable. La force évocatrice du roman, cette capacité à caresser chaque nerf du lecteur, on la retrouve dans la musique de Cult of Dom Keller. Le psychopathe de « Miso Soup » contrôle ses victimes qui, à peine conscientes, subissent docilement la torture qu’il leur inflige avant de les mettre à mort. Chez CoDK, on se retrouve rapidement tout autant hypnotisé, à la merci du pouvoir évocateur de sa musique. Pour peu qu’on se laisse aller à sa magie, ce sont tous les sens qu’on voit s’éveiller à l’écoute de « They carried the dead in a UFO ».

 

Cult of Dom Keller, c'est un peu comme si les Swans avaient gobé des champis ou revenaient d'un périple dans les vapeurs opiacées du Tonle Sap. Pour servir un rock psychédélique torturé, intemporel et sombre. Point de revival 60’s ou 70’s, le groupe ne pastiche pas un genre et ne cherche pas à restituer un son suranné, mais s’invente le sien. Et ce, à chaque album, qui ne ressemble jamais au précédent. Composé en temps de pandémie mondiale, chaque musicien cloîtré chez lui, cette 5e réalisation est le fruit d’un labeur créatif dont le groupe a gardé le contrôle total, jusqu’au mixage. Le résultat s’avère fiévreux, sale, empoisonné. Et totalement personnel. Comme le sexe sous acide ou un coronavirus qui rode. On ne s’en rend pas compte d’emblée, comme les effets d’une substance psychotrope ne se manifestant pas dès l’ingestion.

 

Prenez « Run from the Gullskinna », le titre d’ouverture. Son intro fournit un indice, c’est fugace, mais elle envoie le message selon lequel on ne risque pas de patauger dans du space rock basique. La petite touche bruitiste nous l’affirme brièvement, mais assurément. Du reste, ces quelques secondes collent bien à la thématique spatiale suggérée par le nom de l’album. En réalité, cette chanson résume assez bien la teneur globale de l’opus. Sa démarche légèrement pachydermique et presque martiale, faussée par l’effet hypnotique généré par la répétition des boucles et les nappes éthérées de synthé, le tout porté par une ligne de chant somnambule, annoncent la direction que va prendre notre voyage. Un long trip hallucinogène et poisseux. Mais qu’il serait réducteur de cantonner à un seul genre musical. Car toujours dans ce même titre, dans sa seconde moitié, CoDK affiche ses penchants pour une approche expérimentale de sa musique. La promenade psyché, si elle le reste, se charge soudainement de sonorités industrielles inquiétantes, et d’une modernité ahurissante. Les sons se multiplient et se mêlent jusqu’à faire oublier leur origine, au bénéfice d’un ensemble d’arrangements proche d’un chaos maîtrisé et rythmé. On en revient à la scène du roman évoqué en préambule de cette chronique. Hypnose, prise du gibier dans les rets de la musique, puis déferlement de violence dans un calme effrayant et spectaculaire. On sort éreinté des 7 minutes infernales de « Run from the Gullskinna », et ce n’est pourtant que l’ouverture. Et comme aucune échappatoire ne point à l’horizon, on en redemande.

 

Dès lors, le reste de l’album nous plonge davantage au-delà des portes de la conscience pour un tutoiement de l’infini, ou plutôt des ténèbres. Quasiment chaque titre composant cette galette chargée de volutes métaphysiques agit de la même façon : des boucles répétitives visant la transe transpirante. Le tout enrichi d’arrangements flirtant avec les limites du malaise. La voix, d’ailleurs, semble à bien des moments hors du temps et de l’espace, tour à tour absente puis prise dans une spirale incantatoire, comme sur « Cage the masters ». Si le psychédélisme domine l’ensemble, dans le détail, « They carried the dead in a UFO » navigue sur d’autres territoires, comme l’indus, la noise, l’ambient (« Amazing enemy ») voire le trip hop, témoin le très nonchalant « She turned into a serpent », avec son atmosphère mystique en diable. C’est glacial et sexy comme du Tricky saturé de drogues. Avec cette scansion traînante et un tantinet plaintive. Ça ondule comme des corps mêlés dans leur sueur malade, dans une étreinte torride et malsaine proche de l’agonie. En termes d’ondulations, « Infernal heads » n’est pas en reste avec son groove de danse du ventre aussi lascive que celle de Salomé réclamant la tête de Jean-Baptiste.

 

Après avoir été ballotés aux quatre recoins d’un univers aux contours aussi flous qu’opaques, car enfumés par la magie de ces chamans géniaux, nous voilà prêt pour un bouquet final, une apothéose des plus enfiévrée comme on peut en trouver chez les Black Angels. Assurément le titre le plus viril, avec ses riffs de guitares plus agressifs, plus lourds, mais tout aussi habités que sur le reste de l’album, « The last king of hell » se déploie dans un climax qui achève de vous emporter dans la poussière du cosmos. Le titre clôt magistralement l’album dans une transe cathartique dont on ne ressort pas.

photo de Moland Fengkov
le 15/05/2021

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