Cult Of Fire - Moksha | Nirvana

Chronique CD album (34 et 33 mn)

chronique Cult Of Fire - Moksha | Nirvana

Atmosphérique, épique, occulte, mystique, aérien, bouddhique, spirituel, mélodique, tantrique (ah ouais ?), émotionnel, on pourrait décliner à l’envi les adjectifs qui collent au Black Metal des Tchèques de Cult of Fire depuis leur formation en 2010 et après quatre albums. Les métalleux qui ont eu la chance comme moi de les voir sur scène ont gardé en mémoire les rituels, les costumes, le décorum saturé de couleurs, de symboles et d’odeurs, le tout faisant passer les Polonais de Batushka avec leurs pupitres, bougies et encensoirs pour des pauv’ brocanteurs du dimanche.

 

Cult Of Fire sur la scène du Rockefeller lors de l'Inferno 2019

 

Avancée finalement au mois de février, après avoir été initialement prévue pour le début du printemps, la sortie du double album Moksha | Nirvana brise un silence assez long pour les fans, en attente d’un nouveau long format studio depuis 2013 et मृत्यु का तापसी अनुध्यान . Ces derniers avaient eu droit jusque-là à tout de même deux EP en 2014 et 2016, ainsi qu’à un album live Kali Fire Puja en 2018. On peut de suite s’interroger sur l’opportunité d’avoir créé deux supports différents, alors même que chacun d’eux a été calibré autour d’une grosse demi-heure et de 5 morceaux. En fait, cette séparation est liée à la création de deux univers conceptuels complémentaires, mais bien distincts, placés dans la parfaite continuité de leur opus de 2013, qui puisait déjà allègrement dans la mythologie hindoue.

 

Cult of Fire - Album Nirvana

 

L’univers conceptuel de Nirvana est assez prout-prout : une référence à la quête de la paix intérieure et à la lutte contre les cinq émotions négatives du bouddhisme (le désir, la colère, l’ignorance, la fierté, la jalousie). La méditation guidée par l’indispensable gourou est censée transformer ces cinq tentations en cinq formes d’énergie positive qui permettront de générer les esprits lumineux des cinq Buddhas. D’où la tracklist de Nirvana ! Oky… Overchiant, next ! À rebours, le barbu de la couv’ de Moksha, qui figurait déjà sur l’artwork du single (Un)Clean sortie en novembre 2019 et qui ressemble à un thrasheux overkillien soixantenaire qui ne s’est pas lavé ni rasé lors de ses 55 jours de confinement, ça c’est plus sympa. Mais c’est très sérieux ! Il s‘agit en fait d’un hommage à la mémoire et aux enseignements de l’Indien Baba Kinaram (ou Keenaram), un ascète et érudit du XVIIe siècle qui passe pour avoir fondé la secte des Aghoris et pour être tout bonnement l’une des incarnations possibles de Shiva. L’un des membres de Cult of Fire – ça ne plaisante pas – se serait même rendu en Inde, dans la ville sainte de Kashi, pour y rencontrer et converser justement avec des aghoris, ces adeptes d’un hindouisme apparenté du shivaïsme tantrique, qui pour mieux parvenir à la libération finale de leur âme (la « moksha » justement !) sont réputés pour s’infliger une vie de souffrance et avoir des pratiques subversives liées à la désolation et à la mort : organisation de cérémonies crématoires, convocation de créatures funestes et consommation de drogues et d’alcool. Voilaaaaaaaaaà des trucs qui nous ramènent enfin à l’univers du Metal ! Comme une sorte de Feux de Beltane hindous, mais en dhoti. Les artworks, qu’on pense complètement chépers avec les crânes et tout le reste, sont en fait pile-poil dans le thème du Metal védique défendu mordicus par ces Tchèques, caparaçonnés de leurs magnifiques costumes !

 

Cult of Fire - Single (Un)clean

[oui, oui, y a bien un gars qui fait caca...]

La cohérence est bien l'atout principal de ce projet spirituel bicéphale. L’ambiance musicale y est chargée, comme peut l’être la page de présentation de leur Bandcamp ! Sans être pompeux, Moksha est peut-être plus ostentatoire et moins subtile que Nirvana, qu’il faudrait ainsi peut-être écouter en premier pour mieux se mettre dans l'ambiance. Dès le sample introductif de "Zrození Výjimečného", l’auditeur est tout de suite plongé parmi les aghoris, en plein cœur d’une cérémonie shivaïste ! Les orchestrations extrême-orientales, les chœurs classiques, les percussions tribales traversent ce gros pavé de plus de 9 mn 30s, qui condense tout le savoir-faire de Cult Of Fire : les blasts et riffs agressifs succèdent aux mid-tempos cristallins où la lancinance des rythmes est là pour solliciter chez vous quelques émotions. Tous ces apports exogènes, y compris le clavier, seront samplés sur scène sur laquelle on ne retrouve que Devilish au chant, Vladimír Pavelka à la guitare, Tom Coroner à la batterie et un bassiste d’appoint. Point barre. Le même filon est utilisé pour le second morceau "Město Mrtvých", où un long passage aux percus est placé au cœur de la composition peut-être un peu lisse, en tout cas plus Heavy que Black ; la double y intervient sans doute un peu tard. L’entame du titre "(ne)Čistý" (correspondant au single "(Un)Clean") est quant à elle bien plus punchy, ce qui rassurera les blackeux, même si les emballements salvateurs à la batterie sont un peu limités. Au contraire du très bon "Har Har Mahadev" : ses deux premières minutes panachent avec talent la batterie et les percussions et débouchent sur un jeu vocal intéressant de Devilish, qui a le mérite de dévier ce Moksha d’une trop forte linéarité. De par sa signification spirituelle, le dernier morceau éponyme ne peut que débuter de manière légère et planante avant que les Tchèques reprennent leur marche. Ça ronronne un peu…

 

Malgré un effet-miroir certainement délibéré (même nombre de morceaux, premier titre à plus de 9 mn), Nirvana est plus hypnotisant, plus captivant, plus immersif et, à la fin, plus prenant que Moksha. J’ai d’ailleurs particulièrement accroché aux premières minutes de "Bouddha 1", qui m’ont rendu vraiment poreux à la sensibilité musicale de cette seconde (ou première ?) proposition. Notons l’usage inhabituel ici de la flute et plus tard d’un métallophone et même de maracas ("Bouddha 5"), l’introduction opportune d’incantations cérémoniales et une insertion plus diffuse, mais plus soignée des claviers ("Bouddha 2"). Grâce à un travail non figé et peu stéréotypé, chaque titre creuse son sillon, émeut et transport souvent ("Bouddha 3" et ses riffs novateurs de la dernière minute), emballe parfois, lorsque la teinte BM ne s’est pas trop édulcorée ("Bouddha 4"). Une belle expérience en somme, qui s’achève sur le "Bouddha 5", le plus nerveux et trippant de tous.

 

Voilà donc une offre alternative salutaire ! Oubliez donc pour un temps Batushka ces « kékés byzantins en cape bizarre » pris dans une guéguerre emphatique et nauséabonde Ducond vs. Ducont (Panihida vs. Hospodi), qui dégage un sentiment tenace d’affliction. Vous trouverez dans Cult Of Fire un projet peut-être proche d’un point de vue musical, mais en fait fondamentalement différent par l’honnêteté intellectuelle et la qualité émotionnelle que ces Tchèques, attachants à plus d'un titre, ont mis dans leur Black Metal encapuchonné.

 

Attention, l’usage d’encens ou, à défaut, de succédanés - licites ou non, à vous de voir - est fortement recommandé…

 

 

 

Moksha : 7/10

Nirvana : 8/10

 

 

 

 

 

 

photo de Seisachtheion
le 09/06/2020

1 COMMENTAIRE

Vincent Bouvier

Vincent Bouvier le 13/06/2020 à 12:51:27

Vu les photos disponibles sur leur site, ça a l'air vraiment sympa live ... 

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