White Ward - False Light

Chronique CD album (66:23)

chronique White Ward - False Light

8 juin 2022 - Jinjer annonce avoir obtenu du ministère ukrainien de la Culture une dérogation spéciale pour quitter le territoire et prendre part à des festivals européens, et ce afin de « soutenir ses compatriotes de la meilleure manière qui soit – par la musique. »

 

17 juin 2022 - Après moult vicissitudes, le quintet White Ward sort son troisième album, False Light, dont l’annonce officielle a dû être repoussée suite à l’agression russe de début mars à fin avril. Composé entre 2020 et 2022, ce nouvel opus n’aborde pas le sujet de cette guerre à proprement parler. À quelques nuances cependant, selon le bassiste Andrey Pechatkin et le gratteux Yurii Kazarian, récemment interviewés : « [False Light] traite de nombreux problèmes associés à l’histoire ukrainienne récente, […] il est lié à la culture ukrainienne moderne née du feu et de la destruction qui touchent notre patrie. »

 

Conceptuellement, cette plaque est en effet inspirée de l’œuvre de l’écrivain ukrainien Mikhailo Kotsiubynsky (1864-1913) et plus particulièrement de son court roman impressionniste Intermezzo, l’une de ses œuvres maîtresses écrite en 1908, peu après les convulsions insurrectionnelles qui ont touché la Russie tsariste. Largement autobiographique, cet écrit narre comment le personnage principal, ayant trouvé refuge dans une datcha située en pleine cœur de la campagne ukrainienne, trouve dans la nature environnante une source d’inspiration, de paix, de renouveau spirituel. Loin des tumultes, de la brutalité, du « vide » de la ville et de sa « main de fer ». À l’image de Jack Kerouac – autre référence revendiquée –, les gars d’Odessa semblent éprouver les pires difficultés à trouver leur place dans ce monde, dans cette société de consommation, dans cette « culture urbaine et moderne dominante » d'où jailliraient de « fausses lumières ». La musique servirait-elle alors de levier pour fuir la pression sociale, pour chercher un sens à l’existence ? En tout cas, ces quelques lignes expliquent cet artwork très étrange, très « céréalier » du photographe Lucas DeShazer… Moi qui pensais, m’inspirant du cliché ornant la couverture du précédent et déjà excellent Love Exchange Failure, que le Black Metal avant-gardiste et jazzy de White Ward était très « urbain », et bien je me rends compte que je me suis certainement égaré ! Là où l’artwork de 2019 était nocturne, urbain, dense, froid, d’un gris bleuté, celui de 2022 est son extrême opposé : lumineux, rural, épars (maison isolée et abandonnée), avec une terre d’un jaune éclatant.

 

De toutes leurs lectures – il faudrait y rajouter d’ailleurs celle du psychanalyste Carl Jung –, ces Ukrainiens ont su tirer une écriture incisive, immédiate, tranchante, buissonnante. Les pistes expérimentales sont plus nombreuses que celles proposées jusque-là. Et cela commence par les textures vocales, très variées. Il faut dire que cette diversité est permise par la participation de nombreux guests pour les clean vocals, très présents : l’Américain Jay Gambit (Crowhurst) sur "Salt Paradise", le Britannique Adam Symonds (Latitudes) sur le morceau éponyme et surtout l’Ukrainien Vitaliy Havrilenko (Signals Feed the Void où l’on retrouve d’ailleurs le bassiste Andrey). Notons que la coopération de ce Vitaliy, déjà audible en 2019 dans Love Exchange Failure à la fin de "No Cure For Pain", a été nettement étendue ici, sur pas moins de 4 morceaux, dont "Silence Circles" où son chant incantatoire m’a saisi les boyaux, tant il fait penser à … celui de Gaahl ! Mais, attention, Yurii et Andrey n’ont besoin de personne pour se livrer à ce pingpong agressif/jouissif sur "Phoenix" (8e -9e minutes).

 

Musicalement, aucune objurgation à l’horizon ! La base demeure fondamentalement celle d’un Jazz Black où le saxophone de Dima Dudko, parfois aidé de la trompette ("Silence Circles"), apporte sa rondeur et sa chaleur habituelles ("False Light"). Mais White Ward aime à nous déstabiliser plus qu’à l’accoutumée, au point de dégager une expressivité difficilement comparable sur la scène (Post-)Black Metal contemporaine. "Leviathan" et sa longue pause de 3 minutes, magnifiée par le saxo, restent dans les clous de ce que le groupe nous avait fait écouter jusque-là, mais ces 13 minutes valent le coup pour le riffing cristallin qui le traverse (4e, 5e, 13e) et qui, rappelant Panopticon ou Mare Cognitum, nous satellise de plaisir ! On le retrouve d’ailleurs sur le morceau éponyme.

 

Le quintet « dévie » ensuite vers des morceaux épurés, dépourvus de toute saturation ("Salt Paradise ", "Echoes In Eternity" et "Downfall") mais il nous leurre surtout… En effet, l’entame électro très 80’s de "Phoenix" qui ne dénoterait pas d’une B.O. de Stranger Things ou les premières secondes pop-rock de "Cronus" ne sont qu’un voile, un voile qui se déchire à chaque fois sur une déflagration Black Metal. Cette construction linéaire, que l’on remarque aussi dans le Gospel/Blues BM défendu par Zeal & Ardor, est classique, mais redoutablement efficace. Décomplexés, ces Ukrainiens ne se refusent rien, pas même de claquer des passages Death Metal, à la limite du mélo, à maintes reprises sur "Phoenix ", "Silence Circles" (début 7e) et "Cronus" (4e).

 

Choix osés, mais payants.

 

Bien que son processus de création s’inscrive en dehors des événements terribles que traverse actuellement le peuple ukrainien, False Light, travail sophistiqué, intelligent et sensible, prend malgré tout une épaisseur inédite, dans la mesure où sa sortie et sa promotion s’inscrivent dans ce temps de guerre, contexte d’exception… Comme si, à en croire Yurii et Andrey, les deux chevilles ouvrières de White Ward, « l’art et la créativité trouvent un moyen de survivre », comme si la culture et la musique trouvent toujours son chemin…

photo de Seisachtheion
le 10/06/2022

6 COMMENTAIRES

Pingouins

Pingouins le 10/06/2022 à 10:39:13

Très bonne chro Seisach !
Ça donne sacrément envie d'y jeter une oreille !

Seisachtheion

Seisachtheion le 12/06/2022 à 16:27:13

Merki @Pingouins ! 
Elle m'a fait bosser cette plaque !!!

Moland

Moland le 13/06/2022 à 04:44:10

Chronique ultime. Comment réussir à mettre des mots sur la complexité de cette musique tout en l'inscrivant dans un contexte historique. Bien ouej ! 

Pingouins

Pingouins le 17/06/2022 à 15:54:34

Bon ben après deux écoutes, je me suis fait avoir par White Ward : je trouve cet album excellent.
Et surtout, les insertions jazzy-coolos sont bien amenées et ni prétentieuses, ni exagérées, elles s'intègrent bien dans l'ensemble. Le fait qu'ils ne se cantonnent pas au black est hyper appréciable, et en plus c'est bien fait.
Donc super chronique, super disque, voilà. :)

pidji

pidji le 17/06/2022 à 20:45:29

Oui, très bonne chronique et très bon disque !!!

Lestat

Lestat le 19/08/2022 à 10:38:03

Je ne pensais pas qu'il y aurait des passages autant Jazz "classique".
Mais ce n'est pas pour me déplaire ! :-)

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