Wntrhltr - Deu.Ils

Chronique CD album (27:18)

chronique Wntrhltr - Deu.Ils

Depuis que je suis gamin, on me dit qu'il y a une ville par là-haut, dans le nord, qui s'appelle Paris. J'ai toujours pensé que c'était une simple rumeur, de ce genre d'histoire qu'on raconte aux gosses pour qu'ils soient sages ou aillent se coucher. Du style « si tu ne te tiens pas correctement on t'envoie à Paris ». L'horreur, quoi. De quoi forcer n'importe qui à terminer sa soupe aux glaviotes sans moufter.

 

Mais en grandissant, je me suis rendu compte que certains des groupes que j'écoutais venaient d'une ville portant ce même nom. Coïncidence ? Peut-être. Mais à mesure que le temps passait, il m'a bien fallu me rendre à l'évidence : Paris existe. Et il y a des gens qui y font de la musique de qualité.

 

Parmi ceux-ci, WNTRHLTR (à prononcer "Winterhalter", ce qui signifie « gardien de l'hiver » en allemand), qui est initialement né en tant que projet solo de Thomas, qui y voyait un moyen d'exprimer les émotions et les tourbillons indicibles qu'il avait en tête, notamment depuis la mort de son père le jour de ses 30 ans. Le titre de l'album, Deu.Ils, commence donc à s'expliquer au travers de son aspect à première vue un peu sibyllin. Pour ce qui concerne le point intermédiaire (et là je citerai la fiche promo) : le titre est « une contraction entre les mots "deuil" et "deux ils". "Deux ils" en rapport à cette dualité et les combats internes que chacun mène contre lui-même », tout comme le demi-cercle rouge sur l'artwork.

 

Projet solo au départ donc, d'autres musiciens et musiciennes sont finalement venu-e-s apporter leur pierre à l'édifice, pour que d'autres idées, confrontations, points de vue puissent émerger du travail collectif et par là enrichir la musique du combo.

 

Si vous êtes plutôt du genre à ne pas zapper les intros de chronique, vous aurez donc compris que l'ambiance dans laquelle WNTRHLTR navigue n'est pas des plus joyeuses ou bon enfant. Dans le cas contraire, la pochette du disque donnait déjà un bon aperçu du contenu.

 

Et si vous êtes du genre à ne pas zapper les intros de disque, vous serez ici bien avisés, car ci celles-ci ne sont pas toujours nécessaires dans les albums (on sent parfois qu'elles servent un peu de remplissage), c'est sur Deu.ils un exercice plutôt maîtrisé avec ce « Prologue » : le groupe parvient à surprendre dès les premières secondes, grâce à des arrangements vocaux que je dois bien avouer ne pas avoir anticipés. On les sent porter du côté de la complainte, de la lamentation, avec des choeurs qui prennent une direction vaguement classico-gothique, presque ecclésiastiques (et là encore, on est renvoyés à la pochette).

Si on y trouve un petit côté à la Dead Can Dance / Jarboe (rapidement doublé par quelques hurlements en fond sonore, installant un contraste réussi), c'est à Laure le Prunenec, issue des contrées de chez Igorrr, que l'on doit ces vocalises.

On la retrouvera par ailleurs sur le dernier morceau « Deuil », similaire dans l'esprit, enserrant ainsi ce Deu.ils entre ces plages que l'on imagine semées de confusion émotionnelle, entre rage et impuissance, tristesse et flou existentiel ; mais aussi début et aboutissement de ce processus émotionnel qui marque la musique tout au long de l'album. A noter par ailleurs que ce dernier morceau a été enregistré à la toute dernière minute et choisi pour clôturer le disque.

 

Les quatre titres centraux, eux, prendront donc une direction beaucoup plus lourde et sombre, dans cette zone où l'on ne sait jamais vraiment bien comment définir les groupes qui s'y baladent, à mi-chemin entre post-metal et post-hardcore. On pourrait même peut-être ajouter une vague influence (post)black pour la régulière tension de fond et certaines intonations, bien qu'il n'y ait absolument pas de shriek ici.

 

Pour en donner une idée, l'enchaînement du « Prologue » sur le premier riff de « Sonar » est bien réalisé là encore, pour embarquer dans une direction post-metal qui n'est pas sans rappeler les autres Panaméens de Dirge, même si c'est à la marge : un riff lancinant et répété sur la moitié du morceau, avant qu'une transition toute en tension ne s'installe à la mi-morceau, vers une section à la basse un peu plus marquée et à la batterie un peu plus frappante, qui pour le coup rappellera peut-être plutôt The Old Wind, tout comme le très bon morceau « Caught » qui lui fait suite, bien que cette analogie soit plutôt due à la composition qu'à la voix.

 

Si ce dernier morceau me semble donc un peu plus orienté par ces influences venant du post-hardcore (ce break à 1:30, les ralentissements vers des sections plus « claires »), avec un chouette changement à mi morceau où la voix est presque isolée, on trouvera sur « Light » (au potentiel joyeux inversement proportionnel à ce que son nom laisse supposer) des accents plutôt post-metal, tandis que le très bon drop et la montée de « Adored » m'a plutôt renvoyé à la récente sortie de Morrow (pour son côte postcore).

 

Bref, tension et obscurité, sensation de marcher seul dans une forêt sombre et froide, c'est un peu ce qui nous accompagne tout au long de Deu.Ils, dont on imagine sans problème l'état d'esprit tout au long de ce cheminement.

 

WNTRHLTR, dans cet enchevêtrement de « post- », ne réinvente pas le fil à couper le cœur, mais on sent facilement la sincérité et les émotions dans leur musique, et il s'agit toujours d'un ingrédient essentiel. On pourra peut-être, malgré les nuances évoquées ci-dessus, regretter un petit trop peu de variation dans la rythmique et les dynamiques des morceaux, le même genre de reproche que je pouvais faire au dernier effort des Suisses d'Abraham, mais c'est en partie le style qui veut ça.

Et peut-être cette légère critique peut-elle aussi valoir pour la dimension vocale, finalement assez uniforme malgré ce que laissait imaginer le « Prologue ». Mais attention, tout cela ne veut pas dire que ce à quoi on est confrontés ici est mauvais, bien au contraire : en somme, ce n'est peut-être pas très original, mais ça reste très bien fait.

Et le petit plus, qui découle de cette sincérité dont on parlait un poil plus haut, donne tout de même une personnalité suffisante à Deu.Ils pour donner envie d'y revenir.

 

Difficile d'imaginer ce que pourrait être un second album de la formation, au vu du processus d'écriture et d'inspiration, mais on ne peut qu'espérer qu'une étape de plus sera franchie, pour une véritable confirmation. D'après une interview de Thomas à retrouver ici, ce serait en cours. On espère aussi avoir la chance de les croiser en concert, si jamais leurs instruments venaient à se poser hors de Paris.

 

A écouter pour apporter un peu d'hiver en été.

photo de Pingouins
le 13/06/2022

3 COMMENTAIRES

Moland

Moland le 13/06/2022 à 08:08:11

Tu allèches. Signé, un Parisien. 

Freaks

Freaks le 15/06/2022 à 22:05:21

Au Petit bain ça en lècherait pas mal dans le sens du poil ;)

Tookie

Tookie le 16/06/2022 à 13:13:34

Pidji caressant toujours l'espoir que j'écrive dans le zine m'avait envoyé le promo et j'ai pu me faire les oreilles dessus laissant apparaître des sentiments paradoxaux.
Le premier étant que je trouve cet EP assez..."commun", passe-partout au genre, sans compter qu'il a la fâcheuse tendance à manquer un peu de relief.

Alors si c'est pour dire du mal je ferais aussi bien de fermer ma gueule. 
Sauf que j'y suis revenu hyper souvent, qu'en dépit du sentiment de platitude j'y prenais du plaisir à chaque fois, que j'trouve ça hyper bien torché. 

Evidemment, j'ai commencé ce commentaire avant de lire attentivement la chronique et je me rends compte que Pingouins est globalement du même avis que moi. Voilà qui relègue cette contribution déjà peu pertinente au rang de témoignage paraphrasé. Bravo ironique à moi-même (mais bravo sincère aux gens qui ont fait l'EP).

AJOUTER UN COMMENTAIRE

anonyme


évènements

  • Soirée FRANKENHOOKER (DEAFHEAVEN + CELESTE + WHISPERING SONS + SLOW CRUSH) le 30 septembre à l'Elysée-Montmartre
  • Seisach' Metal Night #3

HASARDandCO

Wovenhand - Silver Sash
34 - 34
Chronique

34 - 34

Le 15/06/2016