Gggolddd - This Shame Should Not Be Mine

Chronique CD album (42:52)

chronique Gggolddd - This Shame Should Not Be Mine

La première chose qui marque concernant ce disque, c'est probablement cette pochette, surprenante. Ou tout du moins originale. Je ne me souviens pas en avoir vu de similaires. Aussi est-elle facilement identifiable dès le premier coup d'oeil, ce qui est toujours le (bon) signe qu'elle restera probablement gravée dans les mémoires.

Ce qui est d'ailleurs adapté, puisque cette pochette parle de mémoire et de souvenirs, tout comme les dix morceaux de cet album, This Shame Should Not Be Mine. « Cette honte ne devrait pas être la mienne ». Ce titre évocateur annonce lui aussi les méandres dans lesquels nous engouffrent ces souvenirs, ceux de la chanteuse Milena Eva.

 

Avec pour patronyme initial Gold, le groupe a évolué pour adopter celui de Gggolddd pour être plus faciles à rechercher et à retrouver en ligne, leur nom de base étant paradoxalement un peu opaque pour une recherche. Les Néerlandais·es proposent donc ici un nouvel album sous ce nouveau nom, largement organisé autour du chant et des ambiances ainsi que, comme on le disait, des paroles.

 

Cette pochette donc, et l'armure que Milena Eva porte, comme un blindage personnel à travers la musique, avec une volonté d'affronter le mal des souvenirs et des sensations et de se renforcer face à celles-ci. Sensibilité, volonté de se battre et travail de reconstruction s'en dégagent.

Parce que, de façon concrète, c'est de viol qu'on parle ici. This Shame Should Not Be Mine. « Cette honte ne devrait pas être la mienne ». Gardez ce titre en tête. Pour l'écoute de cet album, mais aussi dans la vie en général.

 

La voix de Milena Eva est toujours claire, mais remarquablement variée et nuancée : on pourrait y voir des touches de Portishead (sur le second morceau « Strawberry Supper » par exemple, qui vient évoluer dans une sorte de dark electro avant de passer à un martelage lent et menaçant, avec un malaise provenant de la dissonance, des paroles, des tonalités employées), des saillies cristallines qui évoquent Sharon Den Adel et ce groupe depuis longtemps oublié par mes connections neuronales qu'est Within Temptation (« Like Magic » et ses paroles d'entrée qui posent les choses de façon très cash : « I was an easy target »), mais aussi de nombreuses variations plus basses ou courbées par les effets (« On You »).

 

Dans cet exercice vocal ancré et enchevêtré dans les ambiances, je ne peux pas ne pas faire le parallèle avec le travail de Julie Christmas que l'on retrouvait sur A Day of Nights de Battle of Mice, là où elle explosait avec la splendeur qu'on lui connait. Pour un autre album qui lui aussi était largement marqué par des histoires de violences interpersonnelles. Pas si étonnant donc d'y voir des similitudes. Entre cela, donc, et peut-être The Abyss de Chelsea Wolfe, avec ces sonorités très saturées croisant entre le metal très lourd et les sons indus électroniques.

 

Parce que ces ambiances, musicalement, empruntent effectivement à différent spectres et accompagnent le propos dans la noirceur, mais aussi dans quelques zones plus lumineuses, vers le bout du tunnel que l'on aperçoit : on gravite entre la lourdeur d'un post-metal dissonnant (« Strawberry Supper »...), des beats plus electro mais toujours dark (« Invisible » après un beau travail sur tomes de batterie, « Notes on how to trust » qui ferait probablement fureur en boîte goth...), des sonorités indus, des zones plus ambient (« I won't let you down »)...

 

Comme dit plusieurs fois, le chant et les paroles, à la fois touchantes et glaçantes, seront déterminants pour apprécier cet album, bien que la musique seule puisse déjà en partie emporter. Et là je ne suis d'ailleurs pas sûr que le terme « apprécier » soit le plus pertinent. Mais pour le moment je n'en ai pas de meilleur à proposer.

 

Prenons l'exemple du morceau « Spring » : la voix y est beaucoup plus basse, insistant sur les syllabes comme autant de petits coups de lame : « I want to shower until my skin comes off » ; « I didn't think I would have been this quiet ». Et les petits arrangements qui peuvent par touches rappeler Swans sur la seconde moitié du morceau ajoutent de la profondeur. Difficile « d'apprécier » ce contenu, vous voyez ce que je veux dire... Mais tout ça frappe au cœur et met sur la table une vérité et des sentiments crus.

 

Parfois, les choses se font – à première vue – un peu plus lumineuses, comme sur « Invisible ». Mais ce refrain à fleur de peau (« I want to throw it all out... but I keep it all inside ») et ces méandres mentaux (« Coming back has been complicated... ») font toujours affluer les émotions, ici magnifiées par un superbe pont à mi-morceau (à hauteur je pense de celui de « Crawled Back In » de Neurosis, pour illustrer).

 

Bref, selon la façon que l'on a de s'en approcher, cet album pourra je pense être furieusement incompris et laisser de marbre ou, au contraire, complètement convaincre, ou tout du moins sérieusement interpeler. Une sensibilité immense s'en dégage, mais ce ne sera pas un état d'esprit dans lequel on sera prêt à plonger à chaque instant, et tout le monde n'y trouvera vraisemblablement pas son compte. Parce que ce n'est clairement pas uniquement de musique dont il est question ici. Et si on ne parvient pas à se connecter à ce qui va au-delà du « simple » objet musical, il y a de grandes chances que ça ne fonctionne pas, parce que c'est un élément essentiel de This Shame Should Not Be Mine.

Et en live, la performance doit être incroyable et bouleversante.

 

Chaque morceau est bourré d'émotions. De la mélancolie à la détresse, la perte ou l'abandon, mais aussi du désir de se battre et de se reconstruire qui marque malgré tout l'ensemble de l'album, dès sa pochette, et qui vient justement s'exprimer sur le dernier morceau « Beat by beat » par des mots simples mais percutants, comme presque tous dans cet album :

 

« It's time for some healing now ».

 

A écouter quand on se sent prêt·e à se laisser porter par des émotions difficiles.

 

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P.S. : Je tiens à le dire de nouveau : qui que vous soyez, souvenez-vous du titre de cet album pour passer dans la vie :

 

This Shame Should Not Be Mine. « Cette honte ne devrait pas être la mienne ».

 

Si vous avez subi un viol ou une agression, vous n'en êtes pas la responsable. La honte que vous ressentez peut-être ne devrait pas être la vôtre. Et surtout, vous n'êtes pas seule.

Si vous le désirez, vous pouvez contacter le Planning Familial le plus proche de chez vous pour en parler, anonymement et avec des personnes formées à entendre ce type de situation.

Vous pouvez aussi appeler le numéro 3919, numéro de Solidarité Femmes dédié à celles qui subissent des violences conjugales.

La Fondation des Femmes donne une liste de numéros utiles.

Des réseaux et collectifs de soutien et d'entraide existent dans différentes villes, peut-être y en a-t-il près de chez vous.

 

Si l'un ou l'une de vos proches a subi un viol ou une agression sexuelle, votre soutien est important, et diverses ressources existent, par exemple la brochure « Soutenir un-e survivant-e d'agression sexuelle » ou ce court texte. Soutenir et ne pas taire les faits, et surtout ne pas isoler les survivant-e-s, sont essentiels.

 

Et comme aucun milieu n'est exempt de ce type d'agressions (celui des musiques extrêmes ne fait absolument pas exception, plusieurs récents événements sont encore venus le confirmer), prenez le temps d'écouter les podcasts d'Heavystériques, justement consacrés aux thématiques de sexisme, de genre et parfois d'agressions qui y sont liées dans le milieu metal au sens large.

photo de Pingouins
le 17/06/2022

4 COMMENTAIRES

sepulturastaman

sepulturastaman le 17/06/2022 à 17:58:06

C'est presque plus un disque du samedi avec son trip-hop de sauvage avec son instrumentalisation totalement post/gaze/nappe. L'écoute est totalement différente du "Why aren't you laughing ?" beaucoup plus electro .Celui-là il passe entre le "loveless" de My Bloody Valentine et "Third" de Portishead.
Pingouins, tu ne lui trouve pas un feeling garbage notamment sur Invisible ?

Pingouins

Pingouins le 17/06/2022 à 18:03:21

Alors j'ai une connaissance vraiment infinitésimale de Garbage, donc je suis incapable de te répondre !

Pingouins

Pingouins le 17/06/2022 à 18:03:54

Par contre je me disais aussi presque que ça allait passer un samedi 

Tookie

Tookie le 21/06/2022 à 06:36:28

Déjà que Gold ne chantait pas la joie, cet album plonge le groupe dans un trip extrêmement sombre. J'ai vite adoré, mais plus les écoutes se multiplient, plus je l'aime. Du Portishead en plus noir, plus électro et magnifiquement bien foutu, bien interprété.

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