Pensées Nocturnes - Interview du 09/03/2019

Pensées Nocturnes (interview)
 

Salut et merci de répondre à nos questions. Pour commencer, assez classiquement, et même si Pensées Nocturnes a été groupe du mois de février chez CoreAndCo, une présentation du projet s'impose.

Pensées Nocturnes est né en projet solo il y a une dizaine d'années. Aujourd'hui on parle du sixième album, qui s'appelle Grand Guignol Orchestra. Pour présenter brièvement avec des grands mots, le groupe tourne autour d'une base Black Metal à laquelle il rajoute énormément d'éléments plutôt exotiques pour ce type de style : les fans en ont l'habitude, il y a du Tango, du Reggae, de l'accordéon, des cuivres, des trompettes et sans tomber dans le kitsch et la facilité en gardant une base très mélancolique, très Black Metal. C'est ce qui fait un peu la particularité du groupe

 

Les débuts du groupe sont étroitement liés à ceux des Acteurs de l'Ombre. Tu peux nous en dire plus?

Tout à fait, à l'époque, j'étais bénévole pour Les Acteurs de L'Ombre qui organisaient énormément de concerts en Île de France notamment avec des festivals comme le Black Metal Is Rising ou le Cernunnos, et j'étais donc en contact avec Gérald (NdR : Gérald Milani, le boss de LADLO) qui était le président de l'association. Il avait comme souhait de créer un label et moi de commencer à créer des compositions pour Pensées Nocturnes. Donc ça s'est fait assez naturellement : les deux premiers albums du label sont les deux premiers albums de PN. Voilà, tout simplement, et encore aujourd'hui, ça fonctionne très bien, on se voit régulièrement, on s'est encore vu hier encore. C'est plus simple quand ça marche en bonne relation comme cela. Le groupe en est là où il en est aujourd'hui grâce aussi à Gérald, il débutait, c'était son premier album, il voulait faire monter son label, ça a forcement contribué à faire ce que le groupe est aujourd'hui.

 

Grand Guignol Orchestra pousse le délire "circus Black Metal" très avant. Comment fais-tu pour savoir jusqu'où aller trop loin ?

C'est un peu le piège dans lequel il ne faut pas tomber, c'est quelque chose qui s'apprend, c'est pas évident. Je dirais que la première phase est une phase de créativité, il faut lâcher les rênes, il faut s'autoriser tout et n'importe quoi, c'est la seule solution pour essayer d'avancer et pousser les limites de ce qu'on sait faire et ce qui se fait. Par contre, il ne faut pas s'arrêter là, une fois qu'on a travaillé toutes les idées et toutes les pistes qu'on avait, il faut avoir suffisamment de recul pour finalement accepter de laisser tomber quelque chose sur lequel on a passé, vingt, trente, quarante, cinquante heures. C'est pas évident, les premiers albums de PN en souffrent, justement, de ce manque de recul, et notamment Nom d'une Pipe, qui est le quatrième album du groupe, qui pousse très loin les limites mais avec une insuffisance dans la ré-écoute et l'étude de ce qui a été fait. Il y a donc des transitions, des choses qui sont un petit peu trop osées et qui font grincer les dents. Ça demande de grosses capacités d'auto-analyse pour se dire finalement avec le recul, non ça, ça ne vaut pas le coup. On a été au bout du truc, on a tout essayé, finalement ça ne sonne pas, on laisse tomber. C'est la partie la moins évidente qui s'apprend au fur et à mesure.

 

Le livret de Grand Guignol Orchestra ne le précise pas mais mon petit doigt me souffle qu'on y retrouve des invités...

La batterie a été enregistrée par un autre batteur parce que je ne maîtrise pas la batterie tout simplement. Les crédits sont dans l'album justement. Après il y a pas mal d'invités au chant, dont l'accordéoniste qui joue en live par exemple, un ancien guitariste du line-up qui jouait avec nous sur les premières dates et qui aujourd'hui est situé en Allemagne. Il ne joue plus avec nous mais il peut chanter pour le studio. Et le chanteur du groupe écossais de Black Industriel, Ashenspire, avec qui on était en contact via le Bandcamp. Il est entré en contact, j'ai un peu écouté ce qu'ils faisaient de leur côté, ça m'a beaucoup plu car son chant est vraiment théâtral. Il chante en français avec un accent british qui est assez amusant, ça passe vraiment très bien. Il chante sur « Anis Maudit », « Gauloises ou Gitanes ? » et le dernier.

 

Il y a un côté très France profonde dans ces nouvelles compo, qu'est-ce qui t'a inspiré de ce point de vue?

Y'a toujours eu une référence à la France musicale je dirais, d'autrefois. C'est pas forcément une revendication nationale ou politique, c'est pas du tout l'idée. De toute façon, il n'y a pas que des influences françaises dans PN, y'a des choses assez variées. Mais c'est plus pour noter la contradiction d'énormément de groupes qui se disent français, qui jouent en français, mais qui chantent en anglais et qui copient ce qui se fait à l'extérieur. C'est vraiment essayer de retrouver ces racines-là, en s'en moquant aussi, avec des titres comiques et des parodies de ce qui se faisait à l'époque. C'est pour aussi mettre finalement en avant que la scène française essaye plus de copier ce qui se fait à l'extérieur pour vivre que de créer quelque chose, je n'ai pas envie de dire national parce que c'est pas du tout un débat politique, mais avoir une scène française qui a son image et ses racines propres à elle.

 

Y'a des groupes en particulier, des artistes ?

La majorité des groupes de Black chantent en anglais. On peut parler de Peste Noire, mais là c'est vraiment très compliqué parce que c'est plus que tendancieux. C'est pas du tout le combat de PN, enfin de Pensées Nocturnes, notre PN à nous. Souvent en interview on me pose la question, on fait référence à cette particularité des groupes français à sortir du lot, et on me demande s'il n'y a pas quelque chose qui crée cette particularité-là ; on parle de Blut Aus Nord, Diapsiquir, Pensées Noctunes, au fond on n'a rien à voir les uns les autres, musicalement on ne se ressemble pas du tout. Y'a cette idée de créativité, de sortir du lot, mais je ne pense pas qu'il y ait un terreau qui crée ces groupes-là en France. Je pense que c'est plus une coïncidence. Après quand tu penses à des groupes originaires d'Allemagne par exemple, qui sont très carrés, qui doivent rentrer dans des cases... C'est comme la bière, qui est ultra réglementée, c'est pareil, c'est culturel. La culture du pays, ça t'influence forcément, mais y'en a très peu des groupes qui se servent de ces racines-là.

 

Les textes s'éloignent des habituelles odes à Satan, méditations dans forêts enneigées et autres rébellions pré-pubères. Qu'est-ce qui t'influence dans ce domaine?

On parle de Back Metal, mais PN n'est pas du Black Metal. Après c'est toujours pareil, le but n'est pas de tomber dans la facilité et de jouer « Papillon de Lumière » comme certains l'ont fait, tomber dans le kitsch et jouer du Grind c'est pas du tout l'idée, on reste et on aime le Black Metal. Mais on s'en détache d'un point de vue conceptuel. PN, c'est un groupe matérialiste, on est ici, à boire et à manger (NdR : titre du cinquième album du groupe), ici et maintenant. Pour beaucoup le Black Metal est une espèce de mysticisme, d'essence intouchable qui nous surplomberait, comme si les musiciens étaient des marionnettes dirigées par Satan. Et PN, c'est l'inverse de ça, y'a pas de supériorité mystique, de déesse. PN c'est manger, boire, ici et maintenant . C'est pour ça qu'on se détache du Black Metal de base, et les paroles font évidemment référence à ce matérialisme en opposition avec la spiritualité des satanistes.

 

J'imagine qu'on ne boit pas que de l'eau quand on compose ou qu'on répète pour Pensées Nocturnes même cela demande une grande rigueur.

On aime bien picoler, mais on n'est pas un groupe de soiffards non plus. On est comme tout le monde là-dessus. On ne fait pas la compet'. Je ne connais pas de groupe qui boive de l'eau, en général dans les loges on ne boit pas beaucoup d'eau. On ne se détache pas des autres sur ce point-là.

 

Longtemps, Pensées Nocturnes est resté un projet solo et studio. Qu'est-ce qui t'a poussé à t'entourer d'autres musiciens et à monter sur scène ?

C'est un processus qui a pris du temps parce que j'ai longtemps pensé qu'il était trop compliqué d'adapter les morceaux studio en live.  J'ai toujours souhaité garder cette liberté de composition. Pour te donner un exemple simple, tu as beaucoup de groupes qui utilisent un instrument un peu particulier, un violoncelle, un accordéon ou un clavier et quand tu fais du live, ces musiciens-là il faut les occuper parce qu'ils ne peuvent pas venir faire trois notes et plus rien derrière. Du coup, ils ont souvent tendance à en foutre des tartines, tu as du violon pendant tout le truc, c'est un peu lourd. Avec PN, justement, je voulais mettre à part ces contraintes matérielles et vraiment me dire je prends ce que je veux, quand je veux, même pour mettre quelques nuances, sans limite du nombre d'instruments, du nombre de musiciens et m'autoriser toutes les libertés en studio. Et longtemps j'ai pensé que ça aurait été très compliqué d'adapter ces morceaux-là en live. On a toujours cherché à pousser les limites, sur tous les points, que cela soit le visuel, la sonorité, les instruments. Et au bout de sept-huit ans, l'envie d'amener ça sur le live pour se développer encore plus et pousser le public dans ses retranchements a pointé son nez. D'où l'idée de recruter des musiciens pour avancer et travailler le truc. Aujourd'hui on a eu le temps d'éprouver ces sets-là et de les adapter pour avoir quelque chose qui tient la route. Évidemment, quand on voit ce qu'on fait aujourd'hui par rapport à ce qu'on faisait il y a deux ans, ça n'a rien à voir. Avec l'expérience et les essais, je pense qu'on a quelque chose d'assez particulier et qui plaît aux gens.

 

Ça a été compliqué de les trouver justement ces musiciens ?

Non pas tant que ça car ce sont tous des connaissances et c'est ce qui fait que ça reste relativement naturel de jouer ensemble. Y'a une bonne vie dans le groupe, c'est le plus important, et après, ce sont tous des gens avec qui c'est très très facile de travailler, de jouer. Ils maîtrisent leur instrument à fond : y'a quand même une grosse part d'impro dans PN, il faut que ça vive, que ça soit naturel. Il m'aurait été impossible d'imaginer jouer au clic avec énormément de samples, et on a plutôt pris le parti de déshabiller les morceaux plutôt que de tout transformer en samples parce que ça aurait manqué de ce côté naturel du jeu. Il faut des gens avec qui tu as joué depuis longtemps, tout est naturel, ça se sent et ça marche bien.

 

Lors du LADLO Fest pour les dix ans du label, j'ai été surpris de constater que, malgré l"orientation très Black de la programmation, le public manifestait un fort enthousiasme pour Pensées Nocturnes, quasi plus que pour The Great Old Ones par exemple. Tu as un début d'explication ?

Je dirais que ça suscite de la réaction et qu'on a besoin de ça aussi. Comme je  le disais, on a le souhait de pousser le public dans ses retranchements, on a besoin de cette interaction-là pour jouer. C'est vraiment très compliqué de jouer dans une salle où il ne se passe rien parce qu'on donne de l'énergie, on interagit avec le public, on le bouscule un peu, on l'insulte, on le violente aussi. Quand ça reste mort, même si le public adore, (on a souvent des retours positifs dans une salle immobile) il y a ce manque d'expression là qui fait que c'est très difficile à vivre sur scène. Quand on provoque et qu'il n'y a pas cette interaction, c'est très compliqué. Néanmoins, ce n'est pas la majorité des cas et on y arrive, comme tu dis. Le public nantais, ce n'est pas la première fois qu'on joue à Nantes, ça fait partie des publics les plus compliqués à bouger...

 

Tu vas voir Bordeaux...

On appréhende aussi un peu. On a joué à l'Amarok hier, on a réussi à les bouger mais c'est compliqué, tu rames. Et ça ne m'étonne pas qu'avec les autres groupes du label ça n'a pas autant bougé. On a été agréablement surpris de voir qu'on a réussi à retourner la salle lors du LADLO Fest C'est un des meilleurs concerts qu'on ait fait, vis-à-vis de cet engouement là du public justement.

 

Là c'est une question du fan, tu peux nous en dire plus sur Ceci Est De La Musique?

Ceci Est De La Musique est le troisième album du groupe, les deux premiers, Vacuum et Grotesque sont sortis à un an d'intervalle, très vite et lors de la sortie de Grotesque, l'album s'est retrouvé sur Internet avant sa sortie, en téléchargement, ce qui m'a relativement agacé. J'ai retranscrit cet agacement sur Internet, ce qui était un peu naïf (j'ai grandi un peu depuis). Les réactions ont été très violentes et on m'a expliqué que j'étais une petite merde au milieu des autres, que je n'avais pas à ouvrir ma gueule. J'ai bien compris qu'il n'y avait absolument aucun respect des artistes sur la toile, dû à la multiplicité des groupes et des projets, des gens qui écoutent et des disponibilités sur Internet. Finalement la seule réponse qui m'a semblé intelligente face à ce genre de réaction est de créer un album que personne ne pourrait écouter, un album qui ne se retrouverait pas sur Internet en fait, de façon à ce que ces gens-là ne puissent pas avoir l'occasion, le plaisir ou le dégoût, j'en sais rien, d'écouter cet album. Donc, Ceci Est De La Musique est cet album-là, qui a été tiré en très très peu d'exemplaires et distribué à des gens que je connais parfaitement et qui se sont engagés à le garder pour eux de façon à ce que cet album ne se retrouve pas sur Internet. Aujourd'hui, il existe, il a une cover, il fait partie du groupe mais il reste en édition physique très limitée afin qu'il ne se propage pas sur la toile. C'est quelque chose qui me fait extrêmement plaisir, c'est une belle réponse à tous ces abrutis qui se pensent les rois du monde tout simplement derrière leur clavier.

 

Tu peux nous donner des nouvelles de Way To End?

Way To End, c'est fini. Il n'y a peut-être pas eu de déclaration officielle. C'est un peu triste parce que c'est un groupe avec énormément de potentiel. Hazard, qui est le chanteur et gratteux de Way To End, jouait dans les premiers concerts de PN à la guitare et c'est lui aussi qui a participé aux voix dans Grand Guignol Orchestra. C'est un groupe qui avait beaucoup de potentiel mais qui n'a jamais réussi à grandir. Il était un peu trop, pas élitiste, mais un peu trop fermé, un peu trop particulier pour que ça prenne. C'est un peu déprimant parce que ce sont des choses qui sont exigeantes et compliquées à composer et à enregistrer. C'est pour se faire plaisir soi-même mais après quand il y a des exigences personnelles à côté, en vieillissant, des familles qui se créent, ça coupe un peu l'herbe sous le pied. On s'est dit les choses. Il y a un très bel album et on s'est quitté comme ça.

 

Derniers mots ?

Merci à toi pour cette interview, pour ta chronique positive et puis bonne continuation et bon concert

photo de Xuaterc
le 26/04/2019

2 COMMENTAIRES

cglaume

cglaume le 26/04/2019 à 21:09:10

Très bonne interview Xuxu !

Xuaterc

Xuaterc le 27/04/2019 à 00:09:47

Merci. Avec le recul, je n'aurais peut-être pas dû le titiller sur le public bordelais...

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