Carcariass - Planet Chaos

Chronique CD album (01:08:31 )

chronique Carcariass - Planet Chaos

« Le Death technique… Ce magma épais de beats qui blastent et de doigts qui caracolent sur les cordes. Ce championnat d’écartement index-auriculaire mesuré en décimètres sur le manche gradué de la guitare. Ces fanfaronnades acrobatiques écœurantes qui n’amusent que les musiciens-équilibristes fans de métriques improbables (tiens, du 13/8: qu’est-ce qu’on se marre!). Ce regroupement crétinélitiste de pulvériseurs de records mesurés en BPM. A moins d’avoir les oreilles reliées à un multiprocesseur répartissant la charge à l’aide d’une IA dédiée, difficile de goûter aux plaisirs exigeants de cette scène qui semble ne s’adresser qu’aux Premiers Prix de Conservatoire et aux diplômés d’ULM. »

 

C’est ce que beaucoup pensent, si si, et pas que chez les fans de Jumpdafuck Metal ou d'Oktoberfest Folk. Et on ne peut pas vraiment leur en vouloir. C’est alors que – tandis qu’une musique d’ambiance tendue suggère qu’on est à un moment crucial de la chronique –, un cavalier surgit du fond de la nuit et court vers l’aventure au galop pour réconcilier ces métalleux effarouchés avec un genre un peu trop vite rangé dans la même boîte que la neuro-chirurgie et la conception de molécules de synthèse au laser. Ce cavalier, c'est Carcariass. Car chez ces Bisontins (une tribu rivale des Buffles décolorés), ce qui prime c’est la logique narrative, les atmosphères, les mélodies, la lisibilité. Pas de gravity blasts à rétro-pédalage inversé, pas de dérapage riffique incontrôlé, pas de superposition anarchique de pistes indépendantes qui ne se recoupent que tous les 11,5 temps. Le groupe de Raphaël Couturier, Pascal Lanquetin et Bertrand Simonin s’adresse en effet à un large publique amateur de musique pour la musique, et non pour la technique et la beauté du fouetté du poignet. Car cela fait 29 ans que celui-ci milite pour la démocratisation du genre, cette démarche ayant culminé en 2002 sur un Killing Process rien de moins que légendaire. D’où l’appellation un peu provocatrice de « Easy Listening Tech-Death » qui figure là-haut, les deux premiers termes devant être pris dans l’acceptation première de « facile d’accès », sans le mépris mondain souvent exprimé vis-à-vis des Musiques d’ascenseur. A vrai dire l’étiquette « Vulgarisation Tech-Death » aurait tout aussi bien pu faire l’affaire si le mot « vulgarisation » ne sonnait pas si rugueux, et si cette sémantique ne rendait pas la chose trop froide, trop scientifique, à des lieues de la chaleur – spatiale, donc relative – qui émane des 13 nouveaux morceaux. « Prog Tech-Death » était sans doute le choix le plus évident, mais je voulais éviter que vous pensiez « Prise de tête » ou « Dentelles & habits du dimanche »… Et puis ce « Easy Listening » accroche quand même plus la curiosité!

 

Mais concentrons-nous plutôt sur l’actualité du moment: Planet Chaos est le 5e album de Carcariass, il arrive 10 après son prédécesseur E-xtinction, et continue peu ou prou dans la même direction. Les différences avec l’opus de 2009 sont en effet bien moins nombreuses que les ressemblances. Au titre des premières on notera l’arrivée de claviers spatiaux, qui œuvrent principalement sur les intros qu’ils habillent d'amples combinaisons de spationautes, mais qui diffusent également des nappes atmosphériques de-ci de-là. On parlera également de Jérôme Thomas (Your Own Decay, Science of Disorder), dont les aboiements limités ne modifient pas fondamentalement la patte vocale du groupe (quoique… On y reviendra). Bref, en dehors de 2-3 bricoles on reste en terrain connu. Avec ces leads et cette batterie qui ont parfois un feeling plus Hard que foncièrement Death. Avec une tracklist dont un morceau sur deux (je simplifie) est purement instrumental. Avec des tappings généreux et câlins. Avec des twins qui brodent en harmonie ou séparément – mais toujours en intelligence. Avec des leads souvent reléguées légèrement à l’arrière, en retrait par rapport à cette guitare qui ne mérite pas le qualificatif de rythmique, mais qui pourtant remplit ce rôle (ce type de mix se retrouve album après album – sans doute une preuve de plus de l’humilité de ces musiciens pour qui les solos ne sont pas des branlettes égocentrées mais de simples éléments de plus dans le décor musical).

 

J’imagine que ceux dont le verre est à moitié vide pourront percevoir cet abondant flot de mélodies de guitare comme une chaude coulée lénifiante, agréable mais aux angles trop arrondis, ne bousculant pas l’auditeur assez souvent en dehors de sa zone de confort. Et c’est vrai que certains tics de composition, certains enchaînements et développements sont suffisamment récurrents pour donner parfois l’impression d’écouter une longue (13 titres!) et uniforme trame musicale pouvant agir sur l’organisme comme un bon bain chaud. Du « Tech-Death en pantoufles » quoi, impressionnant, agréable, mais sans la sauvagerie et les aspérités habituellement associées à la musique Metal. Ce « travers » est sans doute le prix à payer pour garantir le côté « easy listening » précédemment évoqué…

 

Sauf que réduire Planet Chaos à un bloc solide, brillant, mais uniforme de Metal serait faire l’impasse sur un retour gagnant: celui des petits tubes qui mettent du soleil dans les oreilles. Car sur E-xtinction il n’était pas évident d’identifier clairement ces morceaux dont la présence accentuent plus particulièrement l’envie d’appuyer à nouveau sur le bouton >Play. Au sein de la cuvée 2019 par contre, rien de plus facile. En commençant par « Apophis », instrumental ramassé sur 3 petites minutes, plus incisif que la moyenne, qui offre entre autre une belle plage atmo-blastée, une trame mélodique émo-héroïque et un superbe solo sur fond de sprint quasi-Black/Death se prolongeant en un élégant tapping « twinné ». On ajoutera dans le panier de la ménagère « Genetic Conformity » qui – au premier abord – m’avait semblé un peu téléphoné, avec ses vocaux mécaniques et la sagesse de ses saccades bienveillantes. Sauf que les écoutes répétées nous enfoncent dans le crâne un refrain ample et beau, serein, planant avec majesté sous l’œil bienveillant d’une lead toute-puissante tricotant en retrait. « Saturn Vision » démarre sur une ligne à la Pretty Maids et propose près de 6 minutes d’un formidable travail d’orfèvre constitué d’agencements complémentaires de lignes mélodiques évoquant un Gorod en phase de décontraction, notamment sur le thème principal qui émerge d'une accumulation de petites touches pointillistes apposées alternativement par 2 guitares pilotées par un même cerveau. Mais le titre le plus évidemment à part reste « Psychotic Starship » sur lequel Jérôme transcende son chant pour ne plus seulement se poser sur le travail de ses collègues, mais véritablement collaborer avec eux afin de proposer un superbe refrain où se croisent vastes horizons mélodiques, broderie lead inspirée et chant « clair » rappelant autant les hits gothiques que quelques frontmen teutons sur lesquels je peine à remettre le doigt, le tout évoquant une interprétation personnelle d’un titre de Voivod ou Menace.

 

Planet Chaos s’écoute donc des étoiles plein les yeux, comme la B.O. technico-prog-métallique d’un film de SF (plutôt 2001, l’Odyssée de l’Espace que Starship Troopers ou Mars Attacks!). C’est une nouvelle pièce maîtresse dans la discographie de Carcariass, et une acquisition incontournable pour quiconque aime son Tech-Death apaisé et compréhensible. Fans de Symbyosis, Kalisia, Death (forcément), mais aussi d’Etrange – groupe plus Prog et plus axé clavier, mais toute aussi rutilant, axé SF et français... on en reparle bientôt – you know what to do!

 

PS: certains sont sensibles à ce type d’infos, alors sachez que l’album a été enregistré et mixé chez Drop (de Samael) au Downtone Studio, et masterisé par Jens Bogran aux Fascination Street Studios.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La chronique, version courte: 5e album en 26 ans de carrière, Planet Chaos allait-il être le premier faux pas dans la discographie de Carcariass? Fin du suspense à 0.02 euros: non, trois fois non. Le Tech-Death extrêmement mélodique et bienveillant du groupe fait une fois de plus des merveilles, cette fois dans un décor de constellations lointaines, l’arrivée d’un nouveau chanteur (aussi peu utilisé que d’habitude) et d’un clavier « d’ambiance » (qui reste à sa place) ne modifiant en rien la personnalité de ce groupe aussi impressionnant qu’attachant.

 

 

photo de Cglaume
le 20/01/2020

4 COMMENTAIRES

Crom-Cruach

Crom-Cruach le 20/01/2020 à 11:14:13

Je ne souvenais pas pourquoi je n'aimais pas ce groupe. Mais là c'est fait, merci.

cglaume

cglaume le 20/01/2020 à 11:23:57

Quel ronchon c'ui-là :P

pidji

pidji le 20/01/2020 à 13:51:42

Haha le cromy :D

Tookie

Tookie le 21/01/2020 à 07:43:21

J'ai quand même l'impression, peut-être fausse, que ça chante un peu plus (et je n'ai jamais aimé quand ça chantait dans ce groupe, c'est d'un plat)...et avec ce clavier pas très utile, j'étais un peu sorti de l'album. Après, Carcariass reste Carcariass, ils m'ont rattrapé pour finalement me balader avec leur technique accessible.
Très bien mais un peu déçu quand même...

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