Cult Leader - A Patient Man

Chronique CD album (47:55)

chronique Cult Leader - A Patient Man

Issu des cendres de Gaza (le band, évidemment, pas la bande) suite aux problèmes d'accusation de viol à l'encontre du chanteur dudit groupe, et donc évincé, Cult Leader regroupe les autres membres et s'inscrit dans une relative continuité musicale de leur précédent projet, produit par – ça ne surprendra pas grand monde au vu du nom de leur label – l'inévitable Kurt Ballou. Personne ne s'étonnera donc du style pratiqué par le groupe, un hardcore très sombre tirant vers le grindcore, dans la veine de ce qu'on peut trouver chez des groupes comme End ou Cursed, sans évidemment oublier les plans renvoyant à la bande à Converge ici et là.

 

Les premières secondes suffisent à mettre dans l'ambiance qui règnera tout au long de ces presque 48 minutes : c'est pas la joie. Des assauts initiaux aux riffs torturés, presque malsains, des deux premiers morceaux, la voix d'Anthony Lucero, caverneuse et ultra dense, vient abattre un concentré de rage et de noirceur qui ne laisse pas de marbre, proche des instants les plus brutaux de ce qu'on trouve chez End, déjà cités plus haut. La tension ne cesse de monter, l'urgence aussi, « Isolation in the Land of Milk and Honey » vient brasser les styles, sautant de plans typiquement grindcore à un hardcore épileptique, avant un premier point de bascule dans cet album, qui vient sombrer du côté post-hardcore de la vie. On croirait presque voir une éclaircie dans l'océan de noirceur qui s'est déversé jusqu'ici.

 

Et c'est ici qu'intervient le petit encart « lisez les paroles !», car elles donnent tout leur sens à la progression musicale et à l'ordre des morceaux. Et cette bascule dans l'album signe l'heure du bilan, du retour sur soi.

 

Mais c'est surtout sur la suite, sur le morceau « To: Achlys », totalement inattendu sur un disque de ce genre musical (et qui a par ailleurs été choisi pour être l'un des « singles » de promotion de l'album, ce qui est assez osé), que cela se fait. Le changement stylistique est extrêmement abrupt : de la fureur hardcore, on a glissé vers une similitude avec les Swans (période Soundtrack for the blind notamment) et l'influence de la bande de Michael Gira qui frappe immédiatement, jusque dans la voix claire d'Anthony, totalement transformé, et qui se poursuit sur la piste suivante, « A world of joy ».

Ces deux pistes qui auraient pu en n'être qu'une, tant l'ambiance est similaire entre les deux, peuvent rebuter au premier abord, mais il y a une vraie continuité logique pour expliquer leur présence dans cet album. On y trouve quelqu'un dans un état second, presque perdu dans un délire à la fois éthéré, bercé d'illusions et hors du monde : on y sent la tristesse de la perte de sens et ce moment où l'on se rend compte que l'on commence à l'accepter, difficilement, sans pouvoir s'empêcher de penser « et si les choses s'étaient passées autrement ? ». Mais non. Cette éclaircie contemplative, ce bilan émotionnel que l'on a tenté de faire pour s'extraire de la noirceur ne mène qu'à une seule conclusion : « I surrender. There's no place for me in a world of joy ».

 

On a pourtant essayé. Mais c'est la colère, la souffrance et la tristesse qui l'emportent, qui viennent écraser la fin du morceau et qui martèlent les suivants de la même violence noire, brute et sans espoir qu'en début d'album, en y ajoutant une dose de hardcore chaotique, illustrant la confusion bouillonnante générée par le bilan que l'on a fait, ou tenté de faire. Pas le temps pour ces conneries. On masque le vide existentiel en saturant l'espace sonore, juste pour sentir quelque chose, n'importe quoi. Alors autant envoyer de quoi péter des genoux et pas mal de dents au passage.

 

Mais finalement, ne l'oublions pas, c'est au fond A Patient Man que l'on veut être. Alors on reprend le temps pour le morceau éponyme, le plus long de l'album, parce que la violence, bizarrement, n'est pas toujours efficace pour régler les problèmes. C'est une patience et une amertume beaucoup plus tendues que sur les pièces plus calmes qu'on a croisé quelques temps plus tôt, et qui mènent vers la porte de sortie, au bout du chemin : « The Broken Right Hand of God », énorme morceau final qui tire vers un post-hardcore que l'on pourrait comparer à ce que pourrait faire un Dirge foudroyé par sa tristesse et au bord de de la rupture nerveuse, pour un final absolument excellent.

Et les paroles, là encore, résument plus ou moins l'aboutissement du disque : « The road is endless and paved in misery, tears fall and turn to glass, yet we must walk on... Passed empty houses, we must walk on.... We will fail ». Peu importe le chemin de vie que l'on choisit et sur lequel on avance malgré tout, c'est la souffrance qui est le moteur du monde, et c'est elle qui l'emporte au bout du compte.

 

Bref. Ce disque est sombre. Très sombre. Très peu d'espoir ou de lumière s'en dégage. Le titre de leur précédent album, Lightless Walk, en illustre parfaitement l'idée centrale. Avec A Patient Man, on s'arrête parfois au bord de ce chemin, parce que peut-être qu'avec le temps, peut-être que si le jour se lève, peut-être qu'un peu de paix, ou du repos, au moins un peu ? On patiente, espérant guérir. C'est ce que l'on espérait depuis le début, après tout (« I am Healed »). Mais la conclusion est sans appel.

C'est un véritable voyage émotionnel qu'entreprend ici Cult Leader, dans la forme de sa musique comme dans ses paroles, un voyage vers un détachement du monde que l'on verrait s'écrouler, patiemment. On ne peut alors prendre qu'une seule décision : il va falloir faire de la musique sombre et violente, pour au moins se sentir vivre.

 

Et ça, au moins, c'est réussi.

 

A écouter de bout en bout, avec les paroles de préférence, pour comprendre le cheminement et la cohérence d'ensemble, malgré la diversité, de cet excellent album de Cult Leader, beaucoup plus subtil que l'on peut le penser par une écoute distraite ou l'aspect « rentre dedans » d'un certain nombre de compositions. Ce qui, pour les mêmes raisons, en fait un album difficilement accessible.

Patience. Ça viendra.

photo de Pingouins
le 02/07/2021

6 COMMENTAIRES

CROM

CROM le 02/07/2021 à 11:33:39

Welcome dans la familia

Pingouins

Pingouins le 02/07/2021 à 13:08:51

Merci !
Y'a des chances qu'on ait deux trois goûts musicaux en commun :)

Eric D-Toorop

Eric D-Toorop le 05/07/2021 à 09:51:22

Bon choix (Madame) et Welcome to the Jungle ^^

Crom-Cruach

Crom-Cruach le 08/07/2021 à 23:31:34

P'tain c'est bien CULT LEADER.

Pingouins

Pingouins le 09/07/2021 à 19:18:51

@Crom : Tu connaissais pas ?
Et ben content d'avoir pu faire découvrir parce que ça claque quand même sévèrement. Je te conseille la video live qu'ils ont faite avec Audiotree, c'est de la comme on aime !

Crom-Cruach

Crom-Cruach le 09/07/2021 à 19:49:47

En fait si, leur premier: mais le combo avait disparu de ma mémoire.

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