Etienne Pelosoff - Trve Brutal Black Jazz

Chronique CD album (31:51)

chronique Etienne Pelosoff - Trve Brutal Black Jazz

Je vous vois venir. Et vous avez raison.

 

« Quoi, un EP qui prétend marier Black Metal et Jazz et dont le titre surenchérit sur le chef d’œuvre de Shining, vous le laissez entre les pognes d’un gueux à poils jaunes qui carbure au jus de clown? C’est vraiment de la confiture aux cochons! »

 

En effet. Surtout quand on a dans la team un expert de la trempe de Xuaterc, ou même un Eric ou une Margoth qui ont su accueillir les albums des célèbres Norvégiens avec les couronnes / fessées (selon le cas) de circonstance… D’autant qu’il est vrai que le présent chroniqueur ne connait que Blackjazz, et encore, assez imparfaitement. Alors oui, sur les 7 titres de Trve Brutal Black Jazz Etienne Pelosoff se propose en effet de mettre en scène la rencontre de Mayhem avec Miles Davis. Sauf que contrairement à nombre des expérimentateurs de talent qui se sont déjà essayés à coller du saxo au beau milieu de la cage aux guitares rugissantes, Etienne s’en tient vraiment au postulat de base: il est ici question d’un mélange à parts égales entre les 2 univers, aussi étrange que l’exercice puis sembler. Point de pirouettes avant-gardistes tarabiscotées pour mettre de l’huile entre les ronds shriekés et les carrés cuivrés. Pas non plus d’éléments électroïdes additionnels (contrairement à ce qu’a pu faire LA référence sans cesse évoquée plus haut) – d’ailleurs l’EP commence et finit sur des craquements de vinyle, histoire de bien signifier qu'on est ici plus dans l’organique que le synthétique. Enfin nul besoin de posséder une maîtrise en « Musiques hermétiques et absconses » pour rentrer dans Trve Brutal Black Jazz: le méli-mélo livré par l’artiste est aussi clair – évident? Oui, quasi – que la mise en son est aérée, chacun des instruments entremêlés ayant le droit de respirer à son aise et d’atteindre l’oreille de l’auditeur en suivant sa propre route.

 

Alors si le nom du groupe évoque fort le one-man-band, c’est que cette demi-heure de musique ne sort que d’une seule tête. Pour autant ils sont quelques-uns à accompagner le bonhomme, l’un aux shrieks, l’une à la batterie, l’autre au chant féminin, et tels autres encore à la trompette, à la flûte – je vous laisse vérifier le line up là où ces choses se vérifient usuellement. Mais cessons de causer fourchette et cuisson quand c’est au plat lui-même qu’il faut s’intéresser. La fusion Black / Jazz ici proposée emprunte donc les cris de succube parcheminés, les riffs mélodiques de fond de gouffre, les ambiances pesamment menaçantes et les rythmiques hystériques (y compris le poc-poc un peu irritant de la caisse claire) au Black le plus trve pour les mêler au velours confortable des clubs enfumés, au swing cuivré des maîtres d’outre-Atlantique et au piano exalté de géniaux porteurs de bretelles. Avec, comme le veut la tradition, de ces passages où tel ou tel musicien tire la couverture à lui, parce que ce sont tous des putain de solistes et qu’ils le valent bien. Et croyez-moi sur parole: le résultat est tout aussi naturel que génial. Car il faut ici parler d’osmose, une osmose d’autant plus incroyable qu’on aurait initialement plutôt tendance à voir cette association comme un oxymore.

 

Allez, je vous emmène le temps d’un petit paragraphe faire le tour de quelques morceaux choisis. Le superbe « So What » instaure d’entrée un climat flippant, mais fait rapidement réaliser à l’auditeur qu’en fait d’un Shining-wanabe, il est plutôt en présence d’un défricheur de territoires inconnus de la trempe de Zeal & Ardor. Et à 2:57 survient un premier climax de groove démoniaquement Rock’n’Roll. Pour ne pas vous étouffer sous trop d’exhaustivité on passera vite sur « Tritone Labyrinth » (où l’on découvre que Doroteja peut jouer dans la même cour que Nehl Aëlin d’Akphaezya) ainsi que sur le groove spirituel et lent de « See-Line Satan 0 ». On arrive alors aux pistes 4 et 5 qui grimpent au plus haut de l’exaltation à l’occasion de deux covers méconnaissables: « Soul Power » de James Brown et « Tutu » du couple Miles Davis / Markus Miller. Cette dernière nous plie sous le poids d’un groove terrassant dès la 23e seconde… Et l’on ne peut dès lors plus qu’headbanguer éperdument, hagards et bien heureux témoins d’une fusion d’un genre nouveau. La basse est énorme, les doigts claquent, la guitare stridule avec véhémence, et Miles et Markus s’en viennent discuter le bout de gras lors d’extraits d’interview habilement intégrés. Le morceau-titre mérite lui aussi d’être cité tant il nous emmène en d’exceptionnels sommets d’une musique à la fois sombre et sacrée. A l’écoute de ces chœurs exaltés, proches du gospel, s’épanouissant sur un épais tapis de blast, on retrouve ce genre d’impressions autrefois ressenties au plus fort des œuvre de  Zeal & Ardor et Igorrr (sur les morceaux les plus mystiques et les moins Electro de ce dernier).

 

Tiens, ne serait-il pas temps de conclure? Cela va être facile tant le constat est évident: Etienne Pelosoff est un compositeur d’exception doublé de l’un de ces rares explorateurs qui non seulement nous emmènent là où l’oreille n’a jamais mis le pied (gné?), mais en plus le font avec classe. Pas avec le poil graisseux, la guitare croutée et la compo hésitante de l’Indiana Jones du Metal à la machette lourdingue. Non, le voyage se fait dans les moelleux coussins d’un véhicule VIP où les tympans en prennent plein les mirettes (gné? bis) sans avoir à porter un tablier pour éviter de se faire tâcher, et où la cage thoracique est mise fortement à contribution pour empêcher que le palpitant trop ne s’emballe. En clair: Trve Brutal Black Jazz est une tuerie que seule une prod encore perfectible éloigne d’une note encore plus exceptionnelle.

 

… On peut dire que les gagnants du Top 2018 ont eu chaud: découvert dans les temps, cet EP aurait drôlement changé la donne!

 

 

 

PS: autrefois relégué au statut de bonus réservé aux acquéreurs d’une version matérielle de l’EP, le morceau « Headbang to Jazz » est devenu accessible au plus grand nombre en novembre dernier. C’est donc avec plaisir qu’on découvre un titre aussi excellent que ses petits camarades de tracklist, et dont la particularité est d’intégrer quelques hachures et passages au groove lent et caoutchouteux typiques de ce que Meshuggah aime à offrir quand il n’est d’humeur trop hostile.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La chronique, version courte: sur Trve Brutal Black Jazz, Etienne Pelosoff fait au mélange Black / Jazz ce que Zeal & Ardor a fait au mélange Black / Negro spiritual… Ceci tout en restant bien plus fidèle à son postulat de base, qui vise à mêler les deux styles dans un rapport réellement paritaire. Pour qualifier un tel EP, les anglophones ont un mot particulièrement approprié: « game changer ».

photo de Cglaume
le 05/01/2021

7 COMMENTAIRES

8oris

8oris le 05/01/2021 à 13:09:40

Enfin!!!! Super chronique pour un super album. Etienne est effectivement un excellent musicien qui sait s'entourer d'autres excellents musiciens et en plus, il est d'une gentillesse et d'une humilité assez rare.

Seisachtheion

Seisachtheion le 05/01/2021 à 14:31:55

Je ne suis certes pas un expert de la trempe de Xuaterc, mais ce travail m'a marqué par sa musicalité et son effervescence rythmique. Jazz et Black, quelle belle association !!! 

Seisachtheion

Seisachtheion le 05/01/2021 à 14:54:56

P'tite mignardise délurée, postée sur son bandcamp en novembre dernier
https://etiennepelosoff.bandcamp.com/track/headbang-to-jazz
😃

cglaume

cglaume le 05/01/2021 à 17:56:23

@ Seisachtheion: je n'ai cité que Xuxu parce que ce Black là est loin d'être orthodoxe, of course ;)

Eric D-Toorop

Eric D-Toorop le 05/01/2021 à 18:25:45

Tu m'intrigues, merci pour la découverte.

Freaks

Freaks le 05/01/2021 à 21:31:22

Perso j'suis perdu dans toutes ces associations Nawako-déconstructivo-progressistes... Je me met les Ramones pour me rassurer après j'attaque le chantier mouaha

F

F le 05/01/2021 à 23:25:41

Intéressant ! Au casque j'ai par contre un manque de clarté par moment et ça même sur les moments jazzy, et la batterie, je ne suis pas client quand ça manque d'amplitude... Un peu frustrant. En tout cas Headbang to Jazz est assez fou. Je vais le suivre pour écouter ses futures compositions.

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