Amenra - De Doorn

Chronique CD album (08:01)

chronique Amenra - De Doorn

De son nom lui-même à sa propre musique, en passant par les allures de cérémonies que prennent ses concerts, tout l’univers d’Amenra, relève du sacré et du profane. Pas étonnant que ses albums portent le même nom : Mass (I à VI), soit, « messe ». Des concentrés de douleurs, de questionnements existentiels figés dans une période donnée, contenant des éléments pouvant apporter les éventuelles réponses, un peu comme les lumières personnelles qu’on va chercher dans les mots d’un sermon abscons. Un concept étendu autour de la Church of Ra qui fédère moult autres artistes (musiciens, danseurs, photographes, vidéastes) dans une communion créatrice et spirituelle. Pas étonnant non plus que ce digne rejeton de l’un des 5 meilleurs groupes de toute l’histoire du cosmos, Neurosis, ait rejoint l’écurie de ce dernier, Neurot recordings. Mais qu’on ne s’y trompe pas : si la filiation ne souffre aucune contestation, Amenra a su, dès sa création, en 1999, naviguer dans sa propre cosmogonie. Et partant, se forger sa propre identité, une personnalité extrêmement forte, autour de son leader charismatique Colin H. Van Eeckhout et d’une cohésion sans faille entre ses membres. Après avoir célébré ses 20 ans de carrière, les Belges reviennent avec un album qui marque à la fois une rupture et une continuité. Mais qui confirme la place indispensable qu’ils occupent sur la scène mondiale du post metal cathartique et du doom transcendantal.

 

Adonc, nous parlions de rupture. En effet, De Doorn rompt avec la série des « messes », tout comme il entérine un changement de label, chez Relapse Records, et salue la venue d’un nouveau bassiste. De plus, il délaisse l’anglais au profit du flamand, la langue maternelle du combo. On peut y voir une affirmation de soi, l’expression la plus profonde de son identité, de son moi. La fin d’un cycle, le début d’un nouveau. Le titre de l’album signifie « l’épine », soit le symbole hautement religieux de la souffrance, mais aussi de la transformation, de la protection dangereuse sans laquelle la beauté ne peut advenir. Mais gare à toute confusion. Si la religion, en particulier la chrétienté, se manifeste de diverses manières dans l’œuvre d’Amenra, le groupe ne verse pas pour autant dans le mysticisme liturgique ni dogmatique. D’ailleurs, Colin H. Van Eeckhout a lui-même été élevé dans l’athéisme et se définit comme agnostique. C’est avec le recul, à l’opposé de la folie des illuminés qu’il aborde la religion davantage comme une direction morale et symbolique à suivre, en s’intéressant surtout à la notion de rituel. Et quand on croit en ce qu’on voit, ce qu’on entend, mais aussi et peut-être même surtout ce qu’on ressent, on ne peut que croire en la force de la musique, en particulier celle qu’Amenra délivre depuis sa naissance sur scène comme en studio. Et en particulier sur cet opus.

 

De Doorn n’a jamais autant représenté la manifestation la plus concrète de tout un processus cathartique au sens propre du terme, mis en scène lors de notamment deux véritables rituels orchestrés autour des 20 ans du groupe. Le 1e : des sculptures en bois de l’artiste indonésien Toni Kanwa Adikusumah. Le public pouvait glisser par des trous dans le corps des œuvres des messages, des notes, des mots, renfermant ses démons, dont il voulait se débarrasser. Alors que le groupe joue, les pièces en bois se consument dans les flammes, au rythme des notes, emportant ainsi, dans une dynamique d’exorcisme collectif, les souffrances de l’assistance. Le second implique une statue, cette fois en bronze, créée par Johan Tahon. Un bûcher fut dressé tout autour, et la statue devait surgir petit à petit des flammes. Durant le concert, la chaleur s’avéra si intense que le bronze vira au rouge incandescent. La musique composée pour ces deux événements a servi de matériau pour devenir celle de De Doorn.

 

En allant travailler la poésie qui se niche dans les mots et les sonorités de sa propre langue, Amenra ajoute une dimension intimiste à sa musique. Ce travail sur le verbe exprime le passage douloureux de l’ombre à la lumière. Ce n’est pas un hasard si les titres d’ouverture et de clôture commencent tous deux dans un minimalisme introspectif qu’on peut placer en miroir. « Ogentroost » débute comme un murmure, avec ses nappes discrètes et lentes comme la respiration de l’univers. Le chant se montre tout d’abord calme, presque susurré. Avant que les 1e vagues d’accords lancinants ne s’abattent au rythme des hurlements plaintifs. Et que la machine adopte une rythmique plus tribale, avec la communion de deux lignes de chants, scandées comme des prières. A la voix masculine se superpose celle de Caro Tanghe, de Oathbreaker (un des groupes évoluant au sein de la Church of Ra) et son phrasé hypnotique rappelle alors le génie de sorcières géniales comme Julie Christmas qui irradie de son aura Mariner, le monument d’un autre mastodonte du genre : Cult of Luna. « Voor immer », quant à lui, s’ouvre sur un texte livré comme une confession, calme, serein, libéré, sur fond de mélancoliques arpèges. Plus de 6 minutes à ce régime avant que les mélodies litaniques de Caro Tanghe ne prennent le relais. Et que n’explose la rage, la colère, et la délivrance dans la douleur. A vous en foutre la chiale, dans un troublant mélange de lourde tristesse et de sérénité salutaire.

 

Entre les deux pièces emblématiques de cet opus, Amenra livre son visage le plus sincère, le plus authentique, le plus pur. « De Dood in bloei », sur le calme duquel dialoguent Van Heeckhout et Tanghe de manière presque secrète, à la limite du chuchotement, tranche avec la fureur sortie des tripes de « De Evenmens ». Une fureur qui se traduit par le passage du chant hurlé au chant clair, comme si, dans le vacarme d’une tempête intérieure, cohabitaient dans un même mouvement lamentations déchirantes et rage irrépressible. « Het Gloren » participe de la même dynamique : traduire en musique une certaine idée de la délivrance dans l’affliction. La musique d’Amenra se veut montueuse : on l’aborde avec le poids de son propre bagage, et à l’issue de cette lente, longue et laborieuse ascension, on contemple avec quiétude les cendres de ses cicatrices.

photo de Moland Fengkov
le 21/06/2021

2 COMMENTAIRES

Freaks

Freaks le 24/06/2021 à 16:36:20

Aaarggh! Caro et Julie, qu'elles sont charismatiques ces deux là... 
Très bien ce premier titre dévoilé, ça promet pour la suite.. Déjà demain :)
Le chant en Flamand est délectable ;)

Moland

Moland le 24/06/2021 à 19:57:07

Y en a 2, de titres déjà publiés. Mais oui, qu'importe, l'album sort demain 

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