Big Black - Atomizer

Chronique CD album (37:43)

chronique Big Black - Atomizer

Si l’ouverture, la découverte et les volte-face participent de l’évolution d’un homme, c’est rassurant de se dire que certains goûts restent cependant les mêmes. On constate qu’on ne s’était pas trompé. Que les sensations, voire les sentiments, ont résisté aux assauts de Chronos pour en quelque sorte sédimenter. Que certains combats n’ont pas été vains, que certaines paroles ne se sont pas envolées aux quatre vents, que certains gestes ont fait mouche. De nouvelles strates ont recouvert les cicatrices sans attendre qu’elles se referment éventuellement. Des éclats de rire ont éclipsé les esquisses de sourires. Mais au fond, dans les profondeurs du cœur, ça palpite innocemment. Il y a comme un pacte tacite, qui permet de faire à nouveau face, comme si c’était hier. On peut entamer un nouveau cycle sans cette irrépressible peur au ventre, on peut encore envisager d’oser. D’affirmer, avec toute la fausse mauvaise foi qui va avec. Parce qu’il y a comme une base solide que les nouvelles ramures n’alourdiront pas pour autant, que rien ne viendra ébranler. Même si rien ne sera plus jamais comme avant, le sang s’est enrichi de ces molécules : elles font partie intégrante de votre être, de votre âme. Elles sont votre peau, vos os, vos synapses, votre suc, elles sont vous. Les frimas peuvent venir caresser les jambes des filles, les filles peuvent ressortir leurs bottes, les bottes peuvent à nouveau battre le pavé, le pavé peut à nouveau atterrir sur les parebrises, les parebrises peuvent voler en éclats, les éclats peuvent porter de nouveaux coups, les coups peuvent se rendre… Mais nous ne baisserons pas les bras, tant qu’il y aura cette conviction que ce qui nous a construits existe encore. J’appelle cela la constance.

Tout ça pour dire qu’il est toujours intéressant d’embrasser l’ensemble de ses goûts et d’y déceler une certaine cohérence, un lien, aussi ténu soit-il, entre différents artistes qui ont croisé son propre parcours à travers les vicissitudes de la vie. Des ruptures, sans doute, mais dans l’ensemble, des liens qui racontent, pas une, mais des histoires. Une fois ce lien identifié, il est d’autant plus passionnant de le remonter à la source, et d’exhumer des figures tutélaires. Et de constater que, des années plus tard, leur existence s’impose encore comme une évidence.

 

Big Black fait partie de ces groupes. Impossible de lui dénier son rôle fondateur, parmi d’autres grands noms, dans l’histoire du rock industriel au sens large. D’autant que derrière ce groupe se tient l’un des producteurs les plus importants de l’histoire du rock : Steve Albini. Ce nom s’associe à moult albums qui figurent jusqu’à la fin de toutes choses au panthéon du rock : « In utero » de Nirvana (Kurt Cobain a assisté au tout dernier concert de Big Black, vidéo à l'appui, et a timidement demandé à Albini s’il pouvait récupérer un bout de sa guitare qu’il venait de fracasser), « Rid of me » de PJ Harvey, « Yanqui UXO » de Godspeed You! Black Emperor, « Surfer Rosa » de The Pixies, « Times of Grace » de Neurosis… Liste non exhaustive. En 2021, Steve Albini existe toujours au sein de l’un de ses groupes : Shellac. Mais 40 ans avant, il a marqué les chairs et les esprits avec Big Black (puis Rapeman), un groupe indispensable, donc, dans l’histoire du rock industriel.

Pas de Big Black, pas de Godflesh, pas de Godflesh, pas de Nine Inch Nails, pas de NIN, pas de pierre, pas de pierre, pas de palais. Pas de palais,... pas de palais. Ceci ne représente qu’une des filiations du groupe.

 

Big Black se forme en 1981, dans un esprit des plus punks. Contestataire, donc. Steve Albini, alors étudiant en journalisme à Chicago et signant des papiers incendiaires sur la scène musicale underground, s’est nourri des courants industriels européens, dont l’un des fers de lance fait beaucoup parler de lui : Einstürzende Neubauten. Fort de ce bagage, il se lance dans la musique. Sa musique, puisqu’il commence seul, avant d’être rejoint par d’autres musiciens et de constituer un groupe digne de ce nom. Avec ses particularités qui participeront de son identité. A savoir, la boîte à rythmes élevée au-devant de la scène. Plus qu’un instrument, un véritable membre du groupe, connu sous le nom de guerre de Roland, d’après la marque de la machine. Roland (TR-606), donc, impose un jeu nerveux et occupe un poste central dans la composition et la structure des titres, leur insufflant un groove sauvage et leur conférant une dimension hautement hypnotique. Avec ce socle, cette constante, le groupe peut alors varier les plaisirs. D’abord sur des maxis, puis, en 1986, sur son 1e album, « Atomizer ».

Cette pierre angulaire de l’histoire du rock industriel se montre tour à tour dansante avec « Passing complexion », littéralement punk avec « Strange things », gothico-new-wavo-proto-grunge avec « Bad houses », ou alors juste inclassable, car inventant son propre genre, avec le classique parmi les classiques : « Kerosene ». Cette chanson résume tout l’album, en cela qu’elle constitue un élément matriciel de la noise et de l’indus réunis, qu’elle contient le ferment de tout un courant musical en devenir. Grosse rythmique dispensée par Roland, basse qui claque, tout en cavalcades, et riffs acérés de gratte, tranchants, stridents, tout en crissements littéralement métalliques, par le truchement de médiators en métal, précisément. Là où les Teutons de Neubauten utilisent des outils de chantiers pour ciseler leur musique, Big Black se nourrit de la froideur de Roland et du son inédit de ses guitares. Fun fact : le groupe innove aussi avec le port desdites guitares. Il n'utilise pas de bandoulière mais les fixe à la taille, au moyen de ceintures spécialement conçues à cet effet.

 

Et puis, il y a ce chant : scandé, craché, éructé comme s'il servait d'exutoire. Sa prosodie rigide se cale au rythme des martèlements de Roland et danse avec les riffs de la basse. Quand on écoute aujourd’hui cet album, mille et un autres noms de groupes se bousculent dans son esprit. De Godflesh à Ministry, donc, mais aussi Therapy? ou encore Jesus Lizard. En réalité, c’est, au contraire, en écoutant ces groupes qu’on doit entendre du Big Black. Sentir son aura errer sur les sillons. « Atomizer » ouvre une nouvelle porte dans le paysage musical des années 80, et si cet album occupe une telle importance, par l’originalité de son approche de composition, c’est parce qu’il se nourrit de groupes aussi variés que Kraftwerk (dont Big Black signera une reprise de « The model » dans son album testament), Wire et Cheap Trick.

Enfin, il y a l’esprit. L’urgence de « Stinking drunk », le dégoût des pires penchants et méfaits de l’Homme, l’envie de tout péter avec « Bazooka Joe », de raconter les crimes atroces et les bassesses de ses semblables, ne s'épargnant pas soi-même. De tout purger par le feu avec le "Kérosène". Big Black vient du punk et le reste à bien des égards, tandis que l’indus se construit dans un mouvement de contestation, à la limite du nihilisme. Ça passe par de la provoc, pour secouer les consciences, le système, et lui faire un gros fuck. Ce fuck, Big Black n’aura de cesse de l'adresser à l'industrie du disque durant sa courte carrière, jusqu’au titre de son ultime album, « Songs about fucking » (1987). Album d’une fin programmée, pensée, gardée en tête. Big Black, plutôt que de commencer à tourner en rond, préférait disparaître. En toute liberté. En toute lucidité. En toute intelligence. Avant de se réincarner dans la peau d’autres entités comme Rapeman, plus chaleureux, plus viscéral, avec l’introduction d’une véritable batterie, puis Shellac.

 

Reste l’héritage de sa musique. Celle de l’album testament, mais surtout, ce brûlot, ce manifeste, ce pionnier que représente Atomizer, un classique révolutionnaire qu’il convient de découvrir et de réécouter pour quiconque compte comprendre un minimum l’ADN artistique du noise rock et du rock industriel.

 

photo de Moland Fengkov
le 20/11/2022

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