Fange - Pantocrator

Chronique CD album (30:43)

chronique Fange - Pantocrator

Même s’ils n’étaient pas vraiment partis, Fange est de retour. Le trio prolifique breton continue à nous abreuver généreusement avec une endurance de marathoniens. Après Punir en Avril 2020 et Poigne en août de cette même année, voici Pantocrator.

A l’annonce de ce nouvel E.P, j’ai pensé "Rohhh, rien qu’un tout pitit E.P! Ô frustrations! Ô Turpitudes!". Mais c’était sans compter que la force de Fange, c’est de ne pouvoir s’empêcher de casser les codes, de faire mourir les préjugés à même l’oeuf, de se gausser des pressentiments...et pas uniquement musicalement. Pantocrator ne déroge pas à cette règle avec ses 30 et quelques minutes. Un EP ? Oui, mais une version grosse bertha et chargée jusqu’à la gueule.

 

Au début, j’avoue avoir hésité quand le patron m’a envoyé un snap "Wesh gro, le nouveau Fange est arrivé, t’as vu, c’est dar! T’es déter pour le faire ?" (je ne sais plus si c’était la phrase exacte ni si c’était sur Snap). Je me disais qu’il serait bon pour les lecteurs, comme pour le groupe, de profiter d’une autre plume parmi celle d'un·e de mes talentueux·ses collègues chroniqueur·se. 

Aussi, je pensais avoir tout dit sur Fange, que les mots ne viendraient plus et qu’à défaut d’une page blanche, celle-ci serait entachée d’adjectifs mal choisis, de verbes inadaptés et qu’elle ne rendrait ni grâce ni disgrâce de façon au moins correcte sinon acceptable. Puis, j’ai écouté Pantocrator et je me suis rendu compte qu’il était de ces albums qui délient les plumes, qui appellent l’écriture dans sa plus entière nécessité, au-delà même de la casquette de chroniqueur.

 

Une fois n’est pas coutume, commençons par le son. Magistral! Tous les instruments sont plus bas que terre mais aucun ne marche sur l'autre. Un miracle! On est à un nano-poil de la (ma) quintessence du swedish sound dans une version moderne et industrielle. Les guitares: un mur, des rangées de parpaing, encore plus impressionnant qu’un jour de réappro chez Gedimat. Elles sont clairement mises à l'honneur ici et on trouve un peu plus que dans Punir ou Poigne de "vrais" leads qui se font parfois ambiances à grand renfort d'effets mais toujours avec ce gros son fuzzy et granuleux à base d’HM-2 poussée à bloc auquel a été ajouté des filtres, des flangers et plein d’autres petits effets sonores et subtiles.

La basse: à la fois tout en rondeur mais avec énormément de gain et un grain qui la positionne parfaitement à cheval entre rythmique et mélodie. Chez Fange, la basse n'est pas une simple poutre mais une charpente métallique indestructible dont la musique ne pourrait faire l'économie.

Les machines: de la graisse noire, à la fois collante et huileuse. Les kicks sont bien low et ultra fat. La batterie parvient, par je ne sais quelle sorcellerie, à être invariablement froide tout en restant organique. Le travail de répartition des cymbales dans le spectre fréquentiel et stéréo est superbe (la fin de "Tombé pour la France"). 

La voix continue à gagner en polyvalence (elle est parfois plus plaintive que dans les albums précédents), en rage, en expressivité, en intelligibilité et donc en puissance.

L’ensemble bat la chamade pendant 30 minutes durant lesquelles le groupe explore les profondeurs de l’indus tout en sondant au passage les abysses du death/sludge. De la spéléologie musicale qui envoie du gros tacle dans les subs et mettent le 80 Hz en PLS.

 

Un petit point sur les textes. Je me prête rarement à ce jeu qui peut être dangereux et ne me risquerais pas à une quelconque interprétation fumeuse car les textes chez Fange, on les devine personnels, intimes, une livraison brute de l’âme et de ses tréfonds sans aucun filtre. Côté style, j’avoue apprécier particulièrement ce juste milieu entre prose puissamment métaphorique et assertions sans équivoque. Ainsi, à l’instar de sa musique, les textes de Pantocrator participent grandement à l’énorme potentiel de ré-écoute. Quoi qu’il en soit, et de manière très factuelle, ces quelques extraits choisis vous conteront l’ambiance générale:

Escrocs de la bravoure érigés grands sauveurs;

Ces lauriers qu'ils savourent méritent mes bras d'honneurs!

Leurs batailles d'arrière-garde commandées en langues mortes,

Font d'insidieuses échardes que seul le temps emporte.

[...]

J'ai perdu tout attrait pour ce qui peut unir. Rien à idolâtrer, encore moins à haïr.

[...]

Je laisse mes mensonges couler en lentes perfusions,

Fleuves souillés qui me rongent sans grandes répercussions,

Lové dans les bras si tendres de l'anhédonie.

[...]

Il n'est plus une trahison qui ne me surprenne

Depuis que la déraison a planté ses graines

Dans les prospères vergers de la désolation

 

Les morceaux sont conséquents. “Morceau” est d’ailleurs un terme bien mal choisi ici tant leurs densités feraient pâlir bien des groupes de "progueux". "Densités” est ici au pluriel car Fange en maîtrise toutes les graduations et en joue avec une finesse rarement constatée. Fange, ce n’est pas que "lourd", et le registre sémantique de la lourdeur serait bien trop parcellaire pour décrire toutes les nuances qu’on y trouve dans une œuvre comme Pantocrator: conséquent, dur, difficile, intense, amphigourique, imposant, puissant, ténébreux, abattu, épais, j'en passe et des plus lourds de sens. Ces deux fois 15 minutes de plaies ouvertes, cautérisées souvent à chaud, parfois à froid ne laissent place qu’à de marquantes cicatrices que l'on ré-ouvre à l'infini avec un plaisir jamais masochiste. Car, malgré le format long, les deux morceaux passent, miraculeusement encore, à une vitesse folle.

 

 

 

Pantocrator vient du grec ancien παντοκράτωρ qui signifie maître du tout, tout puissant. Deux qualificatifs qui siéent à merveille à Fange. Pantocrator est un cyborg musical parfait, un équilibre organique/machine dont Fange maîtrise tous les aspects et les utilise pour affirmer son indiscutable puissance qui, au fil du temps, ne perd ni en lourdeur musicale, ni en lourdeur de sens.

Fange enchaîne les miracles: inspiration, effet de surprise, remise en question stylistique permanente (mais subtile) et qualité croissante malgré un rythme de sortie incroyable, dualité des sons de batteries, équilibres des instruments dans le bas, morceaux affreusement longs mais jamais ennuyeux...Les miracles, c'est un truc de prophète et je gage sans hésiter que Fange ne souhaiterait pas être associé à une telle image. Mais comme l'a dit Pierre Emmanuel, "Les vrais prophètes parmi vous, ce sont ceux qui se taisent" et Fange a clairement encore beaucoup de choses à dire...


 

On aime bien: le son toujours au top, la part belle aux guitares, la lourdeur déclinée à outrance, la voix qui gagne en intelligibilité, l’inspiration qui ne faiblit pas au fil des albums

On aime moins: ...

 

photo de 8oris
le 07/04/2021

6 COMMENTAIRES

Freaks

Freaks le 07/04/2021 à 11:04:02

"Spéléologie musicale", ça va très bien à Fange cette petite formule ;)

el gep

el gep le 07/04/2021 à 12:05:03

Si M. Moreau pouvait répondre à ses e-mails (de ses ex-collègues), ça serait encore plus au top d'over the top, éhéh!

Crom-Cruach

Crom-Cruach le 07/04/2021 à 18:02:37

Tu connais des stars Gepeto mais tu reste dans leur ombre ? Un peu comme Dick Rivers avec Elvis donc.

el gep

el gep le 07/04/2021 à 18:07:13

Sauf que moi c'est Roch Spencer, mec.

el gep

el gep le 07/04/2021 à 18:14:09

...et je ne le connais absolument pas, il faisait juste partie de la team à une époque. Et on avait des trucs à lui demander. (genre ça sent le règlement de compte mafieux ahah)

el gep

el gep le 07/04/2021 à 18:14:21

Je connais des stars que je ne connais pas.

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