Igorrr - Poisson soluble

Igorrr - "Poisson soluble"
chronique Igorrr - Poisson soluble

Prenez 90% des premiers albums qui atterrissent chaque année dans nos chaumières: l’appréciation que ceux-ci récoltent tourne généralement autour du sempiternel « [pas mal, de bonnes idées mais / raplapla, du réchauffé,] le groupe a encore besoin de se forger une identité propre et de faire mûrir plus longuement ses compos ». Et après tout, c’est dans l’ordre des choses. Mais il y a aussi ces 10 (et là je suis généreux) autres pourcents qui surgissent du néant sans crier gare, munis de la rage et de la fraîcheur des jeunes pousses, mais également de l'assise et de la robustesse des vieux chênes.

 

Et Poisson Soluble d’Igorrr est sans conteste de cette espèce. En effet ce premier cri jeté à la face du monde (…après une bonne petite tape sur les fesses administrée par une sage femme vicieuse, n'en doutons pas) est celui d’un nouveau-né qui sait déjà qui il est et où il va. Ainsi dès ces frémissants débuts, tous les éléments caractéristiques du baroque-core nawako-métallique qui nous a enchanté sur Nostril sont fermement plantés dans l’oreille de l’auditeur, et ce en même pas une demi-heure. On y retrouve aussi bien les fondamentaux indéboulonnables – bougeotte breakcore, éléments classiques/lyriques/baroques vecteurs d’une certaine spiritualité,  violence metal extrême, humour absurde – que certains des ingrédients qui reviennent de façon récurrente dans l’œuvre de Mister Serre – le saxo, les photos couleur sépia emplies de nostalgie, ou encore ces éléments « World music » / « Nos amis les bêtes » qui imprègnent par ailleurs l’imagerie Whourkrienne. Et non content de développer une personnalité extrêmement forte, Gautier (le p'tit nom du monsieur) propose un premier album qui déborde d’idées géniales, à en faire craquer les coutures de ces seulement 8 morceaux.

 

Enfin quand je dis 8… Le very meilleur de Poisson Soluble est en fait concentré sur 6 morceaux: en effet les même pas 2 minutes de « Petit Prélude Périmé » sonnent un peu comme une juxtaposition d’éléments hétéroclites qui cohabitent sans jamais vraiment fusionner, tandis que les 35 secondes de « Sueur de Caniche » ne constituent en fait qu'une de ces blagounettes débilo-absurdes qu'affectionne Gautier (et j’ai bien peur qu’on ait le même sens de l'humour…). Mais les 6 autres morceaux, maman!, c’est l’archétype même de la musique à faire tourner dans les urgences psychiatriques, département Suicide & Dépression: ce cocktail d’énergie pétillante, de sensibilité intelligente, de puissance décalée et de grandeur transcendante a en effet de quoi mettre n’importe quelle âme en peine en orbite autour de la planète Joie de Vivre.

 

D'ailleurs décollage immédiat avec le brutal breakcore musette de « Mastication Numérique », exceptionnel mélange osmotique d’accordéon, de gros cuivres et de claquettes électro, le tout épicé de growls made in Cannibal Corpse. « Tartine de Contrebasse » est certes un poil plus chaotique, mais il est impossible de résister à son saxo à pattes de velours. « Pizza aux Narines » fait quant à lui dans le fourre-tout génial au sein duquel, suivant les pas d’un guide à la démarche féline, on découvre un foisonnement de chants world, de folie Whourkrienne et de Toccata et Fugue en Ré mineure de Bach. Puis, contre toute attente, « Dixit Dominus » met le holà à l’agitation trépidante qui était jusqu’ici de mise, et déploie un univers entre B.O. orchestrale merveilleuse et poussées lyriques grandioses pour nous offrir un pur moment de grâce en apesanteur. Pour se faire pardonner la fanfaronnade de « Sueur de Caniche », Igorrr nous propose ensuite « Dieu Est-Il un Être ? », tube baroque-core AOC avec clavecins versaillais et mélodie entraînante de série. Les adieux se font alors tout en douceur sur un « Sorbet Aux Ongles » en forme de gros câlin apaisé et rassurant, autre preuve du talent multi-facettes de ce coquin d'arrrtiste… Respect.

 

Mais comment Igorrr arrive-t-il à ce point à nous mettre la tête à l'envers, sachant que l'électro ne pèse habituellement pas lourd dans notre conception de l'Eldorado musical, mmmhhh? Certes sa personnalité forte le démarque de ses petits camarades. Certes, il aime les grosses guitares qui font meuh! au fond des cryptes. Certes, il fait preuve de ce génie – si si – qui ne s'explique pas, mais dont on peut faire l'expérience en tant qu'auditeur ébahi. M’enfin en grattant un peu, il y a quelques points clairement identifiables qui aident à comprendre le pourquoi du comment. Tout d’abord, cette musique est celle du contraste, du choc, voire de l’oxymore: la délicate fragilité d’un chant féminin oriental sur des beats dance floor, une ambiance guinguette agrémentée des poils hirsutes du death: forcément, ça secoue. Mais le véritable secret derrière tout ça, c’est surtout et avant tout un vrai respect – que dis-je? Un véritable amour – pour les ingrédients non électro embarqués dans sa tambouille. Car Gautier Serre ne colle pas artificiellement un chant lyrique ou du piano pour extirper une bourrasque de beats de sa platitude technoïde: non, il bâtit avec et autour d’eux (et d'autres éléments « traditionnels » empruntés à toutes sortes de musiques) de véritables morceaux au sein desquels il injecte un liant breakcore qui met en valeur ces différents éléments – quitte parfois à faire profil bas et à mettre en retrait les zboïng-bidibip – plutôt qu’il ne s’en pare comme un sapin maigrichon de boules chatoyantes.

 

Bordel, dire que j’ai reçu ces morceaux peu de temps après le Naät de Whourkr, et qu’il aura fallu attendre 2012 pour que je les écoute vraiment… Quel tête de nœud alors! Maintenant que vous aussi avez été mis au courant de l’excellence de Poisson Soluble, ne faites pas la même erreur que ma pomme: allez vite à sa découverte, surtout si vous avez déjà été mis sur le cul par les autres albums du "groupe".

 

PS: Ad Noiseam a sorti une édition double CD regroupant Moisissure et Poisson Soluble. Celle-ci offre 5 morceaux bonus dont un remix très sympa du titre « Bleed » de Meshuggah, 2 remix dispensables réalisés par d’autres DJ (celui de « Valse en Décomposition », minimaliste, fait perdre tout son relief au morceau original, et celui de « Melting Nails », typé techno hardcore, tire un trait sur l’aspect organique du titre) et 2 excellents morceaux subtilement colorés de touches orientales, réalisés en collaboration avec Indian Sonic. Et pour le coup, ces deux confiseries épicées sont à l'opposé des habituels bouche-trous de fin de tracklist, notamment « Ganapati » qui est une merveille de « Tribal electro zen musette », je ne vous dis que ça...

 

PPS: Je suis dans la salle de bain, ET, je me brosse les sourcils…

 

 

 

 

 

La chronique, version courte: imaginez des métalleux dessinés par Edika en train de triper sur de l’électro fourmillante sortant d'enceintes géantes installées dans le chœur d'une église conçue par les équipes chargées des décors des films de Caro et Jeunet...

photo de Cglaume
le 22/10/2012

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