Igorrr - Spirituality and Distortion

Chronique CD album (55:30)

chronique Igorrr - Spirituality and Distortion

Vous dont les clics fiévreux vous ont menés jusqu'en ces lieux, je suppose que, préalablement à la lecture de cet article, vous avez vu le clip de « Very Noise »? Non? C'est un prérequis. Ça va vous prendre 2 minutes et demie. Allez-y, on reprend la causaillerie juste après:

 

 

Ébouriffant non? Hallucinant même. Avec ce petit côté « tongue in cheek » absurde qui rend la chose encore plus savoureuse. Du grand art. Par contre, si la symbiose entre les images, le son et « l'esprit Igorrr » est totale, il y a un petit quelque-chose qui coince – au-delà de la brièveté de l'expérience (une fois déshabillé de son support visuel, le morceau ne dure plus que 1:47): on a un peu l'impression que ce sont les images qui portent la musique, et non le contraire. En effet, une écoute les yeux fermés permet de réaliser que si cette frénétique agitation métallo-technoïde est toujours aussi génialement Nawak et typique de ce qui nous fait révérer la musique de Gautier Serre, tout cela est un-peu-court-jeune-homme. Ça sent plus l'interlude burlesque que le morceau fini, plus l'entracte cartoonesque que la compo' porte-étendard. C'est génial, mais. Et la chronique pourra s'arrêter ici pour les plus pressés. Ça m'embête vraiment de garder cette impression finale du 6ème album de l'un des artistes les plus inventifs de l'Hexagone, et pourtant, tout bien pesé ce que je pense de Spirituality and Distorsion c'est qu'il est « génial, mais ».

 

On va développer, pour ceux que ça intéresse.

 

Mais d'abord, [re]plantons le décor, et rassurons: Igorrr est toujours ce grand prêtre prononçant l'union sacrée des galipettes rythmiques Breakcore, de la colère extrême-métallique, de la délicatesse lyrico-baroque et des zouaveries Musette/Nawak/Toon – le toon en question étant dessiné par Edika plutôt que par Disney. Un mariage à 4, pour résumer, qui s'ouvre cette fois – attention, roulements de tambour, nouveauté! – plus officiellement vers un 5ème partenaire dont la toge est faite de stridulations World et de mysticisme oriental. D'où le « Spirituality » du titre, les « Om̐ » du maître yogi et les prières giratoires de la toupie derviche venant s'ajouter aux chœurs sacrés et aux diva-gations de Laure Le Prunenec pour imposer à l'auditeur une écoute en position du lotus. Et l'on suit la caravane à travers les dunes de « Downgrade desert ». Et l'on agite ses bosses à dos de « Camel Dancefloor » en clap-clapant sur des mélopées qu'approuverait Orphaned Land. Et l'on médite dans le temple « Himalaya Massive Ritual ». Et l'on communie avec la nature sur « Overweight Poesy ». Autant d'occasions de renouveler le papier-peint de la maison Igorrr avec des couleurs plus chaudes et transcendantes vous dites-vous...

 

Oui et non.

 

Car si le soleil et le sable ne sont pas incompatibles – loin de là – avec le monde merveilleux de Gautier Serre (d'ailleurs regardez comme le groupe a fière allure ainsi paré. On croirait des seconds rôles dans le remake de Dune), ce qui plombe certains morceaux de l'album (« Barocco Satani », « Himalaya Massive Ritual »...) ce sont les séances de recueillement qui s'allongent et les langueurs liturgiques. Un peu de retenue, de respect de la chose sacrée, cela peut être sublime. Mais quand cela s'inscrit dans une démarche fortement contrastée, que la lumière divine apparaît au milieu des tourments blastés, de déchaînements électroïdes, d'une folie polymorphe (cf. le chef-d’œuvre « Moldy Eye »). Dans ces moments-là, oui, la ferveur enflamme les cœurs et la musique prend des dimensions de Chapelle Sixtine musicale. Le problème de Spirituality and Distorsion, c'est qu'il est globalement plus posé, moins foufou, plus sage. Plus mûr? Ce serait logique. Les éléments Breakcore sont plus souvent en retrait. On est en manque de ces bass drops monumentaux et de ces délicieux excès de distorsion. Et puis l'album souffre d'un manque certain en tube incontestable. Beaucoup de morceaux sont plus d'invraisemblables mélis-mélos de plans géniaux (« Very Noise », donc), que de véritables morceaux consistants.

 

Alors évidemment, celui qui a accordé 9/10 aux trois derniers albums a des attentes un peu exagérément hautes. Il devient difficile à contenter, difficile à surprendre. Et il passe de longs paragraphes à râler au lieu de souligner les nombreuses causes de ravissement que l'opus propose cette fois encore. Parce que « Nervous Waltz » n'apporte-t-il pas exactement tout ce que le fan aime? Si, bien sûr: ce mélange parfait de baroqueries en dentelles, de riffs virulents et d'élégance folle / de folie élégante. « Musette Maximum » dynamite la guinguette avec cette truculence et cette virulence goguenarde qui nous mettent systématiquement le feu aux tripes. Après quelques breakcoreries spartiates introductives, « Paranoid Bulldozer Italiano » (putain ce titre!) devient virevoltant et jubilatoire comme aux premiers jours, et offre l'une de ces conclusions Whourkriennes qui – décidément – rappellent le bon vieux temps. Dans un registre moins purement igorrrien (elles sont où les boucles folles?), « Polyphonic Rust » réussit un impressionnant mélange entre chœurs magnifiquement démultipliés et riffing profond, chaleureux, sablonneux. Et le meilleur est gardé pour la fin lors d'un « Kung-Fu Chèvre » sur lequel Gautier fait appel à ses vieux complices de Vladimir Bozar pour remettre les deux pieds – et l'accordéon, et les violons balkaniques, et un patois farfelu, et une chèvre – en plein dans les terres fertiles de Bungleland, un peu dans l'esprit de ce que le « trio » avait fait par le passé sur «  Thermostat 7 », pour finir in extremis sur une touche de basse funky du meilleur goût. On en profitera pour signaler que l'instrument – la basse, donc – n'a jamais été autant mise à l'honneur que sur cet opus. Ce qui est encore un bon point supplémentaire.

 

Plaisir renouvelé et/mais frustration: c'est donc l'impression finale dans laquelle on reste englué au sortir de Spirituality and Distorsion. Parce qu'Igorrr demeure cette extraordinaire entité avant-gardiste qui procure des sensations fortes à ce jour toujours inédites. Mais qu'il y a sur cet album comme un je ne sais quoi de trop sage, une sorte de retenue, un goût d'inachevé semblable à ces ébats torrides qui mouillent les draps et font palpiter le cœur mais qui se terminent avant l'explosion finale – à cause d'une crampe piscine, des pleurs du bébé ou de coups de sonnette aussi insistants qu'inopportuns. On ne peut pas dire que la chose soit désagréable – bien au contraire – mais on sent – on SAIT, parce qu'on l'a déjà vécu – qu'elle aurait pu être encore meilleure. Bref, comme je vous le disais dès le premier paragraphe, Spirituality and Distorsion est « génial, mais ».

 

 

(Salopard de chroniqueur qui salit tout. Tu 'pourrais pas nous laisser profiter sans retenue de ce très bon nouvel album...?)

 

 

 

PS: je suis une quiche, je ne vous ai même pas touché un mot du bien nommé « Parpaing ». Ce morceau voit George Cannibal Corpse Fisher s'installer au poste de chanteur. Est-ce ce qui a intimidé Gautier, grand fan du groupe devant l'éternel? Toujours utile que ce n'est que par petites touches furtives que celui-ci se permet de dévier du registre purement Death Metal, la seule vraie parenthèse « autre » consistant en une escapade Chiptune bien décalée que les copains de Pryapisme auraient approuvé sans retenue (d'ailleurs Benjamin Bardiaux fait partie de l'aventure S&D).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La chronique, version courte: aux bzoïngs électroïdes, aux bleuargl extrêmes, à la dentelle classique et aux nawakeries habituelles, Igorrr adjoint cette fois quelques escapades orientales qui ajoutent des épices et une prise de hauteur supplémentaires à son 6ème album. Le résultat est aussi riche et polymorphe qu'à l'accoutumée. On regrette toutefois que l'accentuation de la dimension spirituelle – avec ce que cela sous-entend de retenue et de sagesse – ait entraîné un léger retrait de la folie et de la virulence de l'entreprise.

photo de Cglaume
le 23/03/2020

3 COMMENTAIRES

8oris

8oris le 23/03/2020 à 09:13:04

Ce 7,9, venant de toi, il veut absolument tout dire.
Il me tard d'être au 27 mais le contenu de ta chronique reflète malheureusement ce que je craignais.

dayedayedaye

dayedayedaye le 23/03/2020 à 10:15:45

J'ai vraiment hate qu'il sorte , ayant comme beaucoup adoré le dernier en date !
Et comme je suis un sceptique sur les morceaux qui ont filtres sur le net ...
Bref merci pour la chronique et vivement le 27 !

Margoth

Margoth le 27/03/2020 à 15:10:45

J'aime beaucoup cette petite dimension plus sombre et spirituelle. Ça tombe même à pic dans cette période de confinement. En plus, ça ne rend les moments plus foufous que plus jubilatoires lorsqu'ils arrivent. A voir sur la longueur mais j'aurais tendance à être plus en accord avec la voie explorée sur celui-là par rapport au précédent (qui était déjà haut dans mon estime).

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