Leprous - Aphelion

Chronique CD album (55:59)

chronique Leprous - Aphelion

« De l’essoufflement de l’effet de contraste »

 

Ce pourrait être le sous-titre de ce 7e album de Leprous. Parce que le mélange du chaud et du froid, du fragile et du puissant, du triste et du dansant même, parfois (tiens, sur « By My Throne »), est l’une des armes les plus redoutables et les plus abondamment utilisées par les Norvégiens afin de nous mettre les oreilles sans dessus dessous. Et de ce point de vue Aphelion ne change pas radicalement la donne. De contraste il est également question entre le contenu de la vitrine – une bande de scouts bien peignés, bien élevés, aux manières et à la voix douces, à qui on a donc a priori envie de flanquer des tartes – et les articles effectivement proposés en magasin – des compos à se damner, qui ont propulsé leurs derniers albums en haut de quelques-uns de mes Tops de fin d’année. Par contre cela fait un certain temps que la chose dure, et si un talent de dingue a jusqu’ici permis au groupe de transformer le chroniqueur irrité par tant de mièvrerie en un lapinou conquis bavant de plaisir, il semble que les effets du sort d’enguimauvification que ces envouteurs m’ont jeté commencent à s’émousser. On passe à la ligne, et je vous en dis plus…

 

Oui, Aphelion propose 10 titres nouveaux tout de subtilité, de retenue et de force mélangées. Non, Einar Solberg n’a pas changé : c’est toujours ce fragile ex-enfant de chœur dont la voix n’a pas mûri et dont les tourments de l’âme alimentent des compositions de gris, de lumière et de bleus sombres. Oui, des recroquevillements quasi-autistes humectés de piano alternent cette fois encore avec des déchaînements émotionnels sublimes. Mais non, il ne s’agit pas là d’un nouveau sans faute. En même temps une telle exemplarité commençait à devenir agaçante pour la concurrence, cette série continue d’albums exceptionnels ne pouvant décemment pas se prolonger éternellement.

 

Alors que s’est-il passé ?

 

Tout d’abord rassurez-vous : rien de bien grave, ni de véritablement irréparable. D’ailleurs les 2 premiers tiers de l’album sont quasiment du niveau des 2 opus précédents : vous pouvez donc faire chauffer édredons et mouchoirs, car les sanglots dignes et les sourires béats vont à nouveau venir s’inviter lors de vos écoutes-cocooning-sous-la-couette. Par contre le groupe a appuyé plus lourdement que jamais sur la pédale des orchestrations, et il faut avouer que cela englue méchamment nombre de compos, qui s’apparentent dès lors à de grosses confiseries un peu écœurantes (des loukoums ? Les accents orientaux entendus sur « Running Low » et « Have You Ever ? » le laissent penser), du genre de celles qu’engouffrent les joueuses de bridge dans les salons de thé. Quand vous ajoutez à cela une tendance toujours aussi marquée à se morfondre dans son coin lors de longues séances de ouinouin pathétiques (la dépression narrée sur Pitfalls n’a pas été complètement soignée), vous pouvez être sûr que l’ambiance va finir par être bien plombée. C’est notamment le cas sur « On Hold » et « Castaway Angels », deux morceaux à l’écoute desquels on se dit que le misérabilisme, le crémeux et l’emphase violonneuse, ça va un temps, mais que là ça commence à dépasser largement la posologie usuelle. On attendait donc de « Nighttime disguise » qu’il profite de la dernière piste pour redresser la barre, histoire de passer sereinement la ligne d’arrivée – ce que ses deux premières minutes nous laissaient d’ailleurs espérer. Malheureusement la « pathos party » reprend bien vite, et le phœnix ne réussit jamais vraiment à renaître de ces tristes cendres, le retour à des vocaux quasi-Black et à une guitare plus Djent en fin de parcours n’y changeant rien.

 

Maintenant que l’on a expliqué en quoi Aphelion constitue une preuve de la faillibilité d’un Leprous qu’on croyait jusqu’à présent de granit, on va pouvoir vous réconforter en détaillant en quoi ce cru 2021 reste tout de même un album indispensable. En fait la chose est simple : les six premières compos de l’album constituent un divin EP plein de cette gravité, de ces magnifiques clairs-obscurs et de cette pureté désarmante qui nous envoûtent depuis quelques années déjà. Vous connaissez sans doute « Running Low », ce premier extrait aux équilibres savants et à la dramatisation intelligente qui réussit de peu à ne pas trop forcer sur l’emphase. Celui-ci est loin d’être l’apogée de cette première mi-temps, mais il constitue néanmoins un beau démarrage (même si je dois avouer ne pas avoir été immédiatement convaincu). « Out Of Here » reste du même tonneau, en néanmoins plus moelleux, et bénéficiant en guise de fil d’Ariane d'une délicate pulsation électroïde. Puis arrive la première vraie claque, « Silhouette », main de fer dans un gant de velours trépidant, qui déroule l’une de ces montées en puissance immaculée qui enivre et transforme l’oreille en source de plaisir pur. « All The Moments » va moins droit au but, et se laisse même alourdir d’un léger trop plein de sensiblerie… Cependant l’ardoise se trouve immédiatement effacée quand une formidable poussée hollywoodienne nous explose à la face, à 2:21, réhabilitant pour l’occasion l’usage des orchestrations. « Have You Ever ? » retourne ensuite tutoyer les étoiles grâce à une approche beaucoup plus iconoclaste mais indéniablement gagnante, à la De Staat, tel un grand félin faisant tomber une à une nos réticences, par petites touches aussi hypnotisantes que sensuelles. Quant à « The Silent Revelation », il mise sur un riff plus Rock – plus U2 – et des alcôves accueillantes afin de préparer le terrain pour un autre de ces refrains captivants qui envoûtent aussi sûrement que le chant des sirènes.

 

Alors évidemment on pourra trouver frustrant de vivre d’aussi longs et experts préliminaires pour finir les ébats de manière aussi peu reluisante – du moins au vu du pedigree de ce partenaire musical de renom. Mais en positivant un peu la chose, on réalise que de se voir donner la possibilité de rajouter 6 titres à notre playlist « Best of Leprous » tout juste 2 ans après la sortie de Pitfalls, c’est quand même un sacrément beau cadeau. Du coup on attendra un écart moins pardonnable pour se venger de cette sensibilité exacerbée que la musique exceptionnelle du groupe nous a forcés à développer depuis une grosse poignée d’années... (non, l’homo metalus n’aime pas qu’on le transforme à son corps défendant en une grosse éponge chamallewsque)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La chronique, version courte: pour simplifier les choses, on dira que les deux premiers tiers d’Aphelion sont sensiblement du niveau et de la même nature que Pitfalls et Malina, tandis que son dernier tiers commence à sombrer doucement dans des excès irritants de fragilité pathétique et d’orchestrations ampoulées (sans que cette fois la muse du groupe ne réussisse à nous faire oublier ces travers sous une profusion de mélodies génialement imparables). N'étant en aucun cas un véritable loupé, Aphelion est néanmoins une première preuve que, finalement, Leprous n’est pas si infaillible qu'on le pensait.

photo de Cglaume
le 19/08/2021

8 COMMENTAIRES

Blackco

Blackco le 25/08/2021 à 11:14:39

Impatient de l'entendre, j'ai été scotché par Running low et lire que cela n'est pas le point culminant de l'album m'interpelle et me rassure.
Connaissant Leprous depuis Tall Poppy Syndrome, j'ai suivi leur évolution en temps réel et donc ai appris à accepter la guimauve au fur et à mesure car à l'exception des orchestrations tout les éléments étaient déjà présents (les guitares plus crunch que distordue, les Oh oh Ah ah) mais dans des dosages différents., mais j'avoue m'interroger sur comment ça se passe pour les nouveaux auditeurs. Dans 1 h il sera mien !

Blackco

Blackco le 25/08/2021 à 12:33:20

bon bah c'est moche va falloir attendre le 27 

cglaume

cglaume le 25/08/2021 à 14:03:21

Tu nous diras si tu as su surmonter le supplément de glucides apporté par ce nouvel album ! :)

Tookie

Tookie le 27/08/2021 à 10:19:51

Arf.
Il va falloir me falloir quelques semaines pour m'y faire à celui-là. Après une écoute, péniblement achevée, je suis un peu frustré (de la première à la dernière piste...) et me suis ennuyé...

cglaume

cglaume le 27/08/2021 à 10:38:35

En insistant ça s'arrange. Mais ça n'atteint pas les exceptionnels sommets précédents

Halord

Halord le 06/09/2021 à 15:06:37

Perso ce sont les 2 titres misérabilistes, crémeux et à l’emphase violonneuse qui me plaisent le plus (On Hold et The Castaway Angels) qui me font vibrer, désolé ;-)
Bonne écoute et à voir en live absolument 

cglaume

cglaume le 06/09/2021 à 15:39:24

Chaque oreille est unique haha.
Manifestement les nôtres sortent de moules très différents :)

blackco

blackco le 15/09/2021 à 15:23:16

C'est vraiment un très bon album que j'apprécie écouter au casque cela donne une impression intimiste à l'écoute qui correspond bien à l'ambiance des compos.
Plus je l'écoute moins j'ai l'impression qu'il y a plus de "guimauverie" que sur Pitfall (Ne serait ce At The bottom, Alleviate ou encore Distant Bells). La basse me semble plus mise en avant j'ai retrouvé un peu du feeling qu'il pouvait y avoir sur Congregation ou Coal. 
Ce qui est sur c'est que le chant a encore évolué avec ces parties que j'imagine en voix de tête tout en retenu.
Même si globalement la guitare est encore plus un instrument d'accompagnement il y a des passages bien sentis comme l'intro de All the moments.
Et question de bien défoncer les portes ouvertes, quel chanteur incroyable, je comprend qu'il puisse être clivant mais pas crispant pour un sou, le mec envoie comme personne, ça en est presque comique sur le clip de "The Silent Revelation" quand il chante le refrain avec ses gros bras et sa voix haut perchée.
Bref dans la continuité, pas en dessous de Pitfal, pit être même au dessus. Même si il n'y a pas de "Code is red" il y a 'Silhouette' et 'Nightime Disguise' qui deviennent directement des incontournables.

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