Chelsea Wolfe - She Reaches Out To She Reaches Out To She

Chronique CD album

chronique Chelsea Wolfe - She Reaches Out To She Reaches Out To She

Au risque de se répéter, on se doit de réaffirmer cette sentence définitive : la vie est une série de cycles. Ce n’est pas le dernier album de Chelsea Wolfe qui nous contredira. Rien que son titre est un fragment d’ouroboros, une spirale de signifiants qui étourdissent. Celui-ci accompagne et illustre le processus de renaissance que la dame entame, à l’aube de ses quarante ans et au terme d’une démarche personnelle vers la sobriété et une certaine forme d’authenticité. En clair, She reaches out to she reaches out to she, dans toute l’élégance de sa complexité, porte un regard introspectif sur les fantômes qui hantent son parcours pour mieux s’en séparer ou à défaut, apprendre à vivre avec.

 

« I’ve been living without you here and it’s alright (…) I’ve been living without you here and I can fight ». Il y a de l’apaisement, de la sérénité, de la sagesse même, si on bouscule les gros mots, qui irriguent les 10 titres de ce renouveau en forme de catharsis. Nouveau départ, nouveau label (elle quitte Sargent House pour Loma Vista), réinvention de sa cosmogonie. Si l’ambiance globale demeure sombre, spleenétique et inquiétante, on n’y trouvera aucune pose feinte ni aucun artifice douteux, ce qui participe à sa tendance paradoxale à s’éloigner de la tentation du vide dans lequel on aime jeter ses névroses : Chelsea Wolfe ne prétend pas, elle est. De cette famille de grandes prêtresses, de Circé géniales qui creusent leur sillon sans se reposer sur leurs lauriers, en bougeant les lignes du monde qu’elles façonnent au gré de leurs productions, en digérant leurs influences sans les renier. On pense évidemment à d’autres sorcières comme Emma Ruth Rundle (avec qui elle nous a livré un one shot, Anhedonia, soit l’impossibilité de caresser le bonheur), Anna Von Hausswolff, PJ Harvey, Beth Gibbons, voire Björk. Liste non exhaustive. Elle n’a pas besoin d’épouser le point de vue du dernier qui a parlé ni à se contorsionner en exécutant des figures de yoga en épluchant la moitié du champ sémantique de la sorcellerie pour envoûter quiconque foule du pied et de l’oreille son univers. Par sa singularité, elle trouve sa place dans le monde en créant des ponts entre la boue et l’éther, la lave et la sève, le feu et la soie. Le charisme suffit.

 

Là réside la magie de la musique de Chelsea Wolfe. A la fois avenante, amène et mélancolique, jamais hystérique ni dépressive. Si des larmes doivent en couler, ce sera avec la classe d’un sourire contenu dans l’éclat d’un regard habité. Chaque titre diffère des autres sans qu’ils s’éloignent les uns des autres. Portés par la voix mélodieuse, posée, gorgée d’une violence contenue dans un feulement, ils se déploient avec un sentiment de familiarité rassurant et déconcertent par l’extrême mais discrète sophistication de leurs arrangements : autant de couches de samples et de nappes de synthé s’empilant sur des beats comme autant de battements d’un coeur combatif avant de s’effacer dans les recoins de l’âme. Entre trip-hop vénère (notamment sur le refrain de « Tunnel lights ») et indus feutré, l’album constitue le chaînon manquant entre les musiques de Portishead et de Massive Attack : leur reflet gothique, leur ombre dévorante, leur frère damné. Etrangement, il semble difficile de sortir du lot une chanson, She reaches out… n’est pas un catalogue de tubes, mais c’est principalement parce qu’aucun ne montre de faiblesse. Si les mélodies s’impriment facilement dans la mémoire qui emporte fébrilement leur rémanence, elles demeurent vaporeuses et insaisissables. Fortes de leur liberté, elles se montrent généreuses (aussi généreuses que le nombre de singles livrés avant la sortie de l’album) mais se dérobent aussitôt après avoir étalé toutes leurs richesses. Il convient de tourner autour et se laisser enivrer par leurs charmes pour mieux les embrasser. Quand on vous dit que la vie n’est qu’une série de cycles.

 

Esotérique, sensuel, incandescent. She reaches out to she reaches out to she se veut personnel, intimiste, mais le travail d’orfèvre dont il bénéficie en fait une œuvre qui invite à la contemplation de ses aspérités. En toute pudeur. « Like candle wax melting on the bed, and you don’t even notice the curtains are burning », commente un fan sur YouTube. On ne saurait mieux résumer l’album. Il parle à la chair, à l’esprit, au coeur, car il vient de ces contrées qui palpitent. Entre les riffs de guitare très metal qui déchirent les dernières mesures du titre d’ouverture « Whispers in the echo chamber » et la langueur des derniers accords saturés du final « Dusk », c’est un cycle de tourbillons d’émotions mêlées qui emportent l’auditeur dans les vertiges provoqués par le souffle de la vie débordant de chaque titre. « Don’t give me up, don’t let me go, and I will go through the fire », implore Chelsea Wolfe. In fine, il s’agit là d’une promesse, comme celles que l’album tout entier tient au creux de son âme.

photo de Moland Fengkov
le 07/02/2024

6 COMMENTAIRES

Pingouins

Pingouins le 07/02/2024 à 10:09:26

Très belle chronique, j'espère retrouver dans le disque ce que je lis dans tes mots.

Moland

Moland le 07/02/2024 à 10:20:14

Les 4 singles sortis te donnent 1 bonne idée de ce que tu vas trouver dans l'album. Mais tu me diras, une fois écouté l'ensemble. 

Pingouins

Pingouins le 10/02/2024 à 09:26:26

Alors après deux écoutes, dans l'ensemble, je trouve effectivement que ça fait plutôt une bonne retrospective de sa discographie, même si j'y trouve plus de similitudes avec les deux derniers, Abyss et Bloodmoon, et on sent bien que la collab' avec Converge est passée par là.
Après, je trouve que le format radiophonique dessert un peu le propos : à l'écoute, j'aurais vraiment voulu avoir genre un titre fleuve de 18 minutes ou un truc dans le genre, dans lequel pouvoir s'abandonner complètement. Et je trouve que ces morceaux s'y prêteraient pour la plupart.
Parce que là tu te laisses porter par un truc, une vibe, tu rentres dedans.... et pouf c'est fini et ça change.
Un poil frustrant donc, même si dans l'ensemble j'ai apprécié le disque.

Moland

Moland le 10/02/2024 à 11:24:30

Ah oui, pertinente remarque. J'en ai pas parlé mais il est vrai que la durée des titres est frustrante. On peut pas dire qu'elle épuise les riffs. 

el gep

el gep le 11/02/2024 à 11:21:41

"on n’y trouvera aucune pose feinte ni aucun artifice douteux" ah bah faut vraiment que je l'écoute alors, car c'est un peu ce qui me gênait dans certains de ses disques passés... sans rien vouloir lui enlever de ses qualités (chant, charisme, ambiances...).

Moland

Moland le 11/02/2024 à 11:40:26

El Gep on en reparle après tes écoutes, alors :)

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