Ephel Duath - The Painter's Palette

Chronique CD album (46:27)

chronique Ephel Duath - The Painter's Palette

Le Dernier du Kvlt (ou "les classiques découverts sur le tard") – épisode 1

La plupart du temps, dans les rédactions des médias métalophiles, une règle tacite veut que les grands classiques ne soient chroniqués que par ceux qui s’en sont abreuvés dès le biberon, ceux qui les connaissent sur le bout des tympans. Agir autrement serait risquer le faux pas, la risée générale, bref: l’opprobre publique. Et puis ce serait une faute de goût, un manque de « professionnalisme », et le ridicule assuré pour le malheureux qui serait passé à côté de la vérité collective – et donc universelle.

Eh bien rien à battre…! CoreAndCo et le lapinmikaze vous proposent en effet une série de chroniques thématiques qui revisitent certains classiques à travers un regard neuf, sans préjugé, suite à une découverte récente. Alors à vos fatwas: 3, 2, 1… C’est parti!

 

Pour initier cette série de chro’s à fort potentiel casse-gueulatoire, je vous propose qu’on cause d’un « classique » encore relativement frais: The Painter’s Palette d’Ephel Duath. Mais avant de refaire le portrait (ouarf) de ces italiens, commençons par dresser le tableau (re-ouarf) du contexte qui a vu naître cette œuvre. C’est à Padoue, en 1998, qu’est né le groupe, celui-ci évoluant alors en marge du mouvement black, et tirant son nom de l’œuvre de Tolkien. En 2000, il sort l’album Phormula, puis très vite périclite, pour au final rester inactif une bonne année. Mais c’était sans compter sur la bonne fée Lee Barrett, boss de Candlelight Records, sur qui les italiens ont fait une grosse impression, et qui – ça tombe bien – était justement en train de monter Elitist, sous-label d’Earache qui comptera en ses rangs notre Carnival in Coal national. Ni une ni deux, l’anglais ressort sous le nom de Rephormula leur premier album, augmenté de quelques friandises supplémentaires. Dans le même temps il pousse Davide Tiso, guitariste fondateur, à reprendre l’aventure. Ce qui sera fait sur la base d'un line up entièrement remanié et assez hétéroclite, 2 musiciens seulement possédant un background metal, les autres étant plutôt versés dans le jazz, la pop et le funk. Et le résultat sera à la hauteur des espérances: la sortie de The Painter’s Palette (en 2003) prit en effet tout le monde à contre-pied en proposant un équilibre musical d’un genre nouveau, ce qui déclencha un déluge de réactions enthousiastes, de soupirs extatiques et autres débordements exaltés en tous genres.

 

... Et c'est là que le chroniqueur prend pleinement conscience du caractère quelque peu suicidaire de son entreprise...

 

À noter que pour ajouter à l’excitation naturellement provoquée par sa stimulante tambouille musicale, Ephel Duath a également choisi d’interpeler l’auditeur sur le plan visuel, ceci en proposant un CD en noir et blanc (rappel: The Painter’s Palette signifie quand même « la palette du peintre »...), les couleurs attendues étant censées provenir de la musique et de nulle autre source – chaque morceau se voyant d’ailleurs attribuer le nom d’une nuance... De la graine de buzz, je ne vous dis que ça!

 

Mais revenons à la description de ce qui nous intéresse: la musique. The Painter's Palette, c’est le mariage du chaud et du froid (… ce qui explique peut-être la tiédeur de la note), d’un math/hardcore chaotique à la early-The Dillinger Escape Plan / Burnt By The Sun et d’épanchements jazzy délicats, le tout traversé par les élucubrations d'un trompettiste œcuménique ainsi que par de fines touches électro. Cet aspect yin-et-yangesque s'observe également derrière le micro, ce haut lieu de l'expression artistique voyant se côtoyer les vociférations apoplectiques d’un coreux au registre aigu éraillé, et un chant clair posé et magnifique évoluant dans les ilots prog’ mélodieux d'un Opeth en mode Dr Jeckyll. Le niveau technique d'ensemble s'avère assez exceptionnel, même si ce qui frappe le plus – en dehors de cette capacité à interpréter des morceaux à la structure sacrément biscornue, voire sans structure apparente – c’est la polyvalence experte de la batterie, ainsi que la présence moelleusement groovy de la basse.

 

Face à ce déluge de breaks, de violence (...en apparence...) à peine contrôlée, de superpositions de parties relativement indépendantes les unes des autres, de mélodies exceptionnelles et d’effervescence ininterrompue, on écarquille les yeux, on est scotché, et on n’a de cesse de réussir à pénétrer cet univers étrange et tellement séduisant. Et il faut bien avouer que sur les 3 premiers morceaux, c’est le panard intersidéral, ce tourbillon musical d’un genre nouveau se révélant, après plusieurs écoutes intensives, captivant, cohérent, et développant une accroche inédite faite de mélodies prenantes, de violence débridée et de poussées subtilement funky.

 

Mais… Pourquoi diable le souffle de la compréhension – qui a finalement réussi à lever le voile brumeux qui masquait initialement la beauté de « The Passage », « The Unpoetic Circle » et « Labyrinthine » – n’a-t-il pas mis à jour le génie censé être à l’œuvre sur le reste de l’album? Parce que de « Praha » jusqu’à la fin de la "palette", l’émerveillement laisse progressivement place à de la lassitude ainsi qu'à une certaine réticence dubitative, ce dangereux mélange aboutissant rapidement à de l’agacement – la réaction étant quand même, il est vrai, moins tranchée sur « Ironical Communion » et « The Other’s Touch ». Pourquoi la cohérence et la puissance des débuts laissent-elles place à des exercices masturbatoires où surnagent seulement, ça et là, 1 ou 2 plans objectivement brillants? Sans déconner: « Praha », ou « My Glassy Shelter », ça ne sent pas un peu fort l’exercice arty pour bobo élitiste? Je me félicite pourtant d’être ouvert à la nouveauté et d’essayer encore et toujours de comprendre les démarches artistiques hors norme... Mais bordel, c’est qu’on finit carrément par s’emmerder, notamment lorsque l’album se conclut sur cette longue démonstration de smooth jazz gnangnan qui tranche avec les émotions éprouvées en début de parcours. Tiens, toutes proportions gardées – et dans des registres certes différents –, ce The Painter’s Palette m’évoque un peu les mêmes sentiments partagés que ceux provoqués par Periphery: bordel, quel dommage qu’une telle inventivité et un tel niveau technique ne soient pas plus focalisés et utilisés à meilleur escient! Sauf que là où les américains ont encore l’excuse d’une jeunesse relative, Ephel Duath pêche surtout par un excès de "pédanterie". D'ailleurs, tout ça me rappelle également la mauvaise surprise causée par la découverte du Transmutations de Yakuza. Il est pourtant parfaitement possible de dompter une musique foisonnante et hyper technique pour en faire de véritables pépites: c’est ce qu’Unexpect nous prouve à longueur de disques… Alors que là, cette tour Ephel confine à la tour de Babel!

 

Bon, je me suis bien préparé: j’ai enfilé mon gilet pare-balles, mes chaussettes en Kevlar, ma casquette en téflon et ma ceinture de sécurité... Vous pouvez balancer les commentaires incendiaires! Evitez juste de mettre en cause un nombre d’écoutes insuffisant ou une ouverture d’esprit trop étroite: vous partiriez sur de mauvaises pistes. Mais vous ne m’enlèverez pas de l’esprit que The Painter’s Palette est franchement inconsistant – et donc décevant –, le contraste saisissant entre les 3 premiers morceaux – qui frôlent le génie – et la longue séance de branlette décousue et tiédasse qui suit parlant d’elle-même… Bref: 6 quand même, pour le niveau technique, le formidable triplet de tête, et ce statut indéniable de pionnier.

 

 

 

 

 

 

La chronique, version courte: un OVNI mathcore chaotique / jazz technico-progressif qui offre un démarrage aussi hallucinant qu’improbable, mais qui s’essouffle après 3 titres pour finir dans le tiède, l’indigeste, voire l’irritant.


 

photo de Cglaume
le 04/11/2012

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