Swans - The Beggar

Chronique CD album (02:01:47)

chronique Swans - The Beggar

« Même si Swans paraît insensible, en réalité, son univers est celui du refoulement, de l’oppression extrêmes. Sous la simplicité et la brutalité de ses compositions, au sein d’un vacarme impressionnant se cachaient des blessures. » (Lydia Lunch, in Swans, sacrifice et transcendance, l’histoire orale, par Nick Soulsby, éd. Camion Blanc)

 

On ne le répète jamais assez : la vie est une série de cycles. Et comme la vie est également une comédie musicale, le groupe qui incarne le mieux ces adages moldaves et ces concepts ultimes officie depuis le début des années 80 sans jamais se renier ni se mentir, sans artifice ni pose arrogante, mais avec la classe et l’évidence des génies. Dans l’intro du bouquin que Nick Soulsby lui consacre, celui-ci affirme : « C’est l’un des rares moments de l’histoire de la musique où un groupe pouvait s’élever et durer en bon polyglotte, s’exprimer dans tous les dialectes proposés par ses collaborateurs, faire écho à n’importe quelle ascendance musicale sans jamais lui appartenir, et aller toujours de l’avant. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, Swans peut se revendiquer du New-York d’alors, survivre à la musique underground des années 80 et 90 et perdurer au-delà sans jamais verser dans le nostalgique. Car on ne trouve de nostalgie que dans ce qui se répète, or Swans ne se répète jamais. » En clair, l’un des 5 meilleurs groupes de toute l’histoire des cycles (entre cygnes et cycles, une seule lettre diffère : coïncidence ? Je n’crois pas!) a, au cours de sa longue carrière, puisé, brassé, digéré et régurgité tellement d’influences pour s’ériger dès ses premiers méfaits en démiurge de sa propre cosmogonie qu’il demeure, encore aujourd’hui, au regard des différents chapitres de sa tumultueuse épopée, difficile, voire impossible, en tout cas, vain, de lui coller de futiles étiquettes. Au contraire, c’est chez ses moult rejetons qu’il convient de déceler l’impact essentiel que les Cygnes ont provoqué. De Neurosis, l’un des 5 meilleurs groupes de toute l’histoire des rejetons, aux Young Gods dont le nom ne se réfère à rien d’autre que le label de Swans, en passant par l’intouchable Godflesh de Justin Broadrick, se revendiquer avec pertinence et légitimité de Swans, c’est affirmer son bon goût en matière de création musicale et admettre que la bande à Gira, aussi protéiforme puisse-t-elle s’avérer, au fil des décennies, se construit une solide, unique et exceptionnelle identité et reste une actrice incontournable de l’histoire de la musique en général et du rock en particulier. The Beggar, 16e album studio du groupe, ne souffre aucune contradiction ici.

 

Swans a toujours su, de par un degré d’exigence envers lui-même poussé à l’extrême, se montrer insaisissable. Il n’obéit qu’à ses propres codes et partant, ne se laisse pas divertir par les tendances du moment, encore moins par les copieurs sans substance ni cohérence qui se pavanent en société devant le public qu’ils méritent en exhibant des concepts et des discours aussi fumeux et artificiels que la vidéo d’un Youtubeur ou un blogueur se rêvant (juste) influenceur en pillant les idées d’autrui sans les comprendre ni les maîtriser et partant, sans savoir y imposer sa touche personnelle. Swans navigue au-dessus de la mêlée sans pour autant sembler se poser en ermite anarchiste tournant le dos à la civilisation pour se terrer dans sa grotte avec ses chèvres au fin fond du Larzac. On ne compte plus les schémas et autres diagrammes complexes servant à aider tout néophyte à aborder son foisonnant univers au milieu de toutes ses productions. Drapé de tous ses paradoxes, le groupe, qui compte, au gré de son parcours, des dizaines de membres et collaborateurs, certains allant et venant d’un album à l’autre, le seul véritable maître à bord restant Michael Gira, son charismatique leader, a toujours su s’inventer et se réinventer, sans avoir à chercher absolument l’originalité, en touchant à divers genres, du rock industriel expérimental au folk neurasthénique, en passant par d’autres formes hybrides.

 

A l’écoute de The Beggar, on pourrait donc conclure que Swans livre du Swans. Ni plus, ni moins ? Que nenni ! En tenant compte de la particularité de cette formation, en gardant dans un coin de l’esprit la vérité selon laquelle Swans ne se répète pas et se nourrit de sa propre substance, on finit avec un nouveau joyau entre les mains et les oreilles, à placer au panthéon des chefs d’oeuvre. Et puis, que signifie l’assertion « Swans livre du Swans » ? Premièrement, une évidence s’impose : on ne peut aborder un album du groupe avec la fleur au fusil. Sa musique demande un certain degré d’implication de la part de l’auditeur. Impossible de se forger une idée précise de l’ensemble à la 1e ou même la 2e écoute, encore moins en l’écoutant d’une oreille distraite le matin devant son bol de céréales. Derrière une apparente aménité, voire une certaine forme de simplicité, les titres se construisant sur des structures faussement minimalistes, peu de riffs, peu, voire pas de ruptures, et des boucles répétées à l’envi comme autant de mantras mystiques invitant à la transe, se cachent des trésors d’arrangements qui confinent au génie. Simple, mais rétive. Absconse, mais pas arrogante. Difficile d’approche mais pas fermée sur elle-même. La musique de Swans déconcerte mais contient la promesse d’un voyage aux confins du plaisir infini pour quiconque s’y engage avec la pugnacité de l’exigence et l’intuition de toucher une inestimable récompense au bout du chemin. Laquelle se manifeste en cours de route, et pas au bout dudit chemin. Deuxièmement, on saisit le génie créatif du groupe d’autant mieux qu’on connaît la globalité de son œuvre, ce qui apporte une aide indéniable pour se laisser emporter dans la dynamique des cycles qui y règne et l’irrigue. Troisièmement, un seul titre du présent opus suffit à résumer sa quintessence : véritable album dans l’album, à la limite du méta-titre, « The Beggar lover (three) » avec sa durée monstrueuse de 44 minutes, sans doute le morceau le plus ambitieux du répertoire, est un collage d’ambiances qui se déploie en plusieurs mouvements distincts avec une déconcertante fluidité dans les transitions qui nous fait oublier sa longueur. Les plus attentifs et les exégètes les plus maboules y entendront des motifs présents sur de précédents albums, notamment « Leaving meaning » (à partir de 33’30 de « The Beggar lover ») et « It’s coming it’s real » (à 21’13), 2 tracks de l’album Leaving meaning, sorti en 2019. De l’auto-citation, donc, mais, pour se montrer plus nuancé, surtout un art maîtrisé non pas du recyclage mais de la réincarnation. Un peu comme le concept du Champion éternel de Michael Moorcock dont on trouve de nouveaux avatars au gré de l’œuvre monumentale de ce maître de l’heroic fantasy. Cet art de retravailler sa propre matière, on le comprend quand on assiste à un concert de Swans, là où tout son génie créatif s’exprime à plein régime. Les titres y gagnent une nouvelle vie, adoptant une forme organique inédite dont le public et les musiciens font partie comme autant d’organes et de membres tentaculaires d’une bête immonde et séduisante.

 

Le présent album, enregistré à Berlin, et mené par une troupe d’anciens et récents membres (Gira, bien sûr, mais aussi Kristof Hahn, Larry Mullins, Dana Schechter, Christopher Pravdica, Phil Puleo et Ben Frost, autant de noms familiers des amateurs du groupe), avance avec au-dessus de sa tête l’ombre de la mort. Derrière des allures d’oeuvre testamentaire, il interroge la mortalité d’un vieux musicien comme Gira qui se sent en bout de course, mais sans pathos ostentatoire de pédant ni morbidité feinte, plutôt avec une certaine forme de lucidité, de sérénité et de résignation apaisée. « Suis-je prêt à mourir ? », se demande-t-il en boucles sur « Paradise is mine », un titre à la fois inquiétant et nonchalant, tandis que sur « Michael is done », il soulève la question de la mémoire et de la postérité. Qu’on ne s’y méprenne pas. Il ne s’agit pas là de l’ultime offrande du groupe. L’album, sans violence ni colère, alterne ambiances solaires (du presque pop « Los Angeles : city of death » aux ballades bucoliques « Unforming » et « No more of this » qui contient néanmoins une longue séries d’adieux, en passant par la montée en puissance tout en force tranquille de « Ebbing » qui sonne comme une célébration épiphanique de la vie) et introspections existentielles (« The Beggar » et « The Beggar lover ») qui plongent un regard omniscient au sein même de l’identité du groupe. Relativement calme dans son ensemble, l’album n’en contient pas moins une dimension mystico-tantrique que nourrissent les lignes de chant du prédicateur Gira, tour à tour incantatoires, hypnotiques et litaniques. Dans la droite lignée des précédents albums depuis la reformation du groupe en 2010, The Beggar incarne à la perfection le nom du groupe, à la fois sombre et solaire, mêlant la beauté de la célébration de la vie à la noirceur de la déliquescence qui nous attend au bout du tunnel. Une certaine façon de clore un chapitre pour en envisager un nouveau. Si la vie est une série de cycles, The Beggar nous aide à suivre Swans sur le prochain. Qu’on espère long.

photo de Moland Fengkov
le 15/01/2024

27 COMMENTAIRES

Xuaterc

Xuaterc le 15/01/2024 à 17:19:04

Je me pose la question, si je vois un canard blanc, est-ce un signe / cygne?

Moland

Moland le 15/01/2024 à 17:46:36

Jean Jacques Goldman te donne depuis longtemps la réponse. 
https://youtu.be/Vav-2sgJ4MI?si=We5U6Tjvy70o6FbS

Arrache coeur

Arrache coeur le 19/01/2024 à 10:29:56

Sacrée pièce que "The Beggar Lover (Part Three)" ! Je suis content de voir que cet album bénéficie d'une (très chouette) chronique ; l'édifice musical que représente la formation m'intimide toujours à l'idée de rédiger quelques mots dessus haha. Tu résumes bien l'album par cet extrait : "Swans ne se répète pas et se nourrit de sa propre substance". Rien de fondamentalement révolutionnaire mais rien de comparable néanmoins, c'est là tout le génie créatif de Gira. 

Le concert au Botanique de cette année fut une expérience particulièrement intense et inoubliable (première fois en live pour ma part). 😊

Moland

Moland le 19/01/2024 à 11:03:35

Swans font du Swans. Ce genre d'assertion sonne péjoratif pour tout autre groupe, pas pour eux. Leur genre reste tellement incomparable. 
Merci d'avoir lu. Cette chronique me tenait à cœur, puisque ce groupe fait partie de mon ultimate top5. D'ailleurs, live report tout aussi emphatique à venir. 
Et ils repassent cette année en live, je te recommande de ne pas les rater, la claque sera à nouveau au RDV sans impression de redite. En prime, Maria Horn (chronique ultime chez nous) en 1e partie. Ça promet !

Xuaterc

Xuaterc le 19/01/2024 à 11:43:37

ben, moi, quand ils sont passés à Bordeaux, je ne les ai pas loupé, et je ne le regrette pas
https://www.coreandco.fr/reports/interceptor-fest-rock-school-barbey-bordeaux-33-06102017-281.html

Moland

Moland le 19/01/2024 à 11:52:37

Oh yeah ! Xuxu. Bien ouej ! En revanche, 45 minutes, c'est court ! C'est 2 titres, non ? Mais on va pas bouder son plaisir. 

Ghob

Ghob le 20/01/2024 à 18:22:01

Très belle chro' Moland, comme à ton habitude ai-je envie de dire ;) (car oui, même si je m'y exprime peu, je suis assidument votre zine et j'apprécie beaucoup ta plume au passage, étant souvent d'accord avec toi ou ton avis sur tel ou tel groupe, Magma rules ! ).
Pour l'album en question, je l'écouterais bien évidemment, ne ratant (quasi) aucune sortie des Cygnes depuis environ une 12aine d'années, mais j'avoue que leurs dernières propositions m'ont moins parlé... The Seer, The Glowing Man : mega oui ! mais par exemple j'avais un peu moins accroché The Leaving Meaning (même si j'avais néanmoins apprécié l'envie de renouvellement, ce qui est plutôt rare dans le cas de groupes à la si longévité si importante) et si ce dernier se rapproche de celui-ci, ça sera forcément un peu moins ma came... Mais je reste toutefois un grand admirateur de Gira et de la façon dont il gère sa carrière, de la façon la plus unhortodoxe qui soit, mais c'est justement et aussi pour ça qu'on aime autant les Swans.
Ce mec a définitivement tout compris à la musique et à son pouvoir révélateur/cathartique : Amen M. Gira ! !
(#gif-se-prosterne)

Moland

Moland le 20/01/2024 à 19:46:47

Ghob un grand merci pour avoir lu et pris le temps de poser ton commentaire.  Swans faisant partie des 5 meilleurs groupes de toute l'histoire des chroniques ultimes, celle ci me tenait à cœur mais comme leur musique, ça demande du temps, il faut tourner autour avant de s'y plonger. Alors, je dois avouer que ça fait plaisir quand le texte fait mouche auprès de lecteurs. Alors, encore merci.
Eh oui, c'est dans la lignée de "Leaving..." donc tu ne risques pas d'avoir d'effet de surprise, d'autant que les ballades peuvent sembler chiantes, du moins, plus faibles que le reste. Mais ça reste du Swans et c'est déjà en soi plus qu'énorme étant donné la stature du groupe.et puis, ce titre de 44 minutes, fichtre cul ! Quel pièce d'anthologie ! Faut lui accorder du temps, et au final, l'album s'intègre parfaitement à la discographie du groupe. Je retourne les voir dans quelques semaines. J'ai hâte !

Moland

Moland le 24/01/2024 à 10:33:16

Live report enfin dispo.
https://www.coreandco.fr/reports/swans-lelysee-montmartre-paris-13-12-2023-352.html

el gep

el gep le 03/04/2024 à 14:54:12

On me l'a offert il y a quelques jours. Bonne première impression, impression de calme appuyée également, bien moins oppressant que ''To Be Kind'' et ''he Glowing Man'' (la première partie de Frankie M est terrifiante)..
(Je devrais bientôt recevoir ''Leaving Meaning'', tantôt...)

el gep

el gep le 03/04/2024 à 14:54:48

THE Glowing Man, bon diou...

Moland

Moland le 03/04/2024 à 19:21:42

On te fait de chouettes cadeaux, dis donc. 

el gep

el gep le 03/04/2024 à 23:02:46

Vi.
Oh ce que j'ai dit ne colle pas tout à fait avec le méta-titre de 40 minutes, que j'écoute à l'instant et qui ne me paraît pas du tout... apaisé, ahah.

Moland

Moland le 04/04/2024 à 01:44:22

Haha oui, l'album dans l'album. Chef d'œuvre de noirceur 

el gep

el gep le 09/04/2024 à 15:44:45

Merde, j'ai abusé du Peyotl ou y'a du Spiritual Front là d'dans ?!?

Moland

Moland le 09/04/2024 à 20:51:35

Alors là, je ne saurais confirmer ou infirmer, puisque je ne connais pas Spiritual Front

el gep

el gep le 10/04/2024 à 00:46:57

Ben c'est l'occase d'aller creuser, j'y avais entendu de fort belles choses.
Un morceau m'a aussi renvoyé vers ''Us And Them'' de quitusais.
Et le morceau dans le morceau ne serait-ce pas une sorte de remix en fait, ahah, tu sais, quand le remix sors du morceau complètement et utilise que des bouts de bande du truc de départ pour recracher un autre sortilège (NIN et Ministry ont fait ça je crois).
Euh on dirait bien que ''The Memorious'' a des bribes de ''To be Kind'' (l'album) dedans aussi d'ailleurs...
Album parfait pour la pratique de l'artisanat, d'ailleurs: ça te centre et te concentre sans se mettre en musique de fond non plus, parfait pour bosser.

Moland

Moland le 10/04/2024 à 19:41:10

Ouais, vais creuser. L'occasion de faire 1 découverte. Tu artisanes quoi ?

el gep

el gep le 10/04/2024 à 22:41:19

Des fleurs, des plantes, de la terre, du bois, des cailloux, de feuilles: fleuriste.
(mais je fais de la musique aussi, c'est de l'artisanat aussi pour moi)

Moland

Moland le 10/04/2024 à 23:08:05

Nice ! Et quoi, comme musique ? On peut écouter quelque part ?

el gep

el gep le 11/04/2024 à 08:32:13

Te dirai en privé pour pas faire la putasse sur le dos des Swans, ahah.

Moland

Moland le 11/04/2024 à 10:17:15

Haha faut que je règle les soucis de mon compte alors, pour accéder au forum 

el gep

el gep le 11/04/2024 à 10:50:02

Nan-han j'ai ton mail.

Moland

Moland le 11/04/2024 à 13:52:41

Ah bah oui :)

el gep

el gep le 16/04/2024 à 16:57:33

MORRICONE !
Les chœurs féminins, y'avait quelque chose qui me cherchait, qui me cherchait, mais c'est Morricone bien-sûr !
Les Swans font du Swans, mais ils ont leurs influences et madeleines aussi, comme tout le monde, éhéh

Moland

Moland le 17/04/2024 à 01:16:01

Sur quel titre ?

el gep

el gep le 17/04/2024 à 09:01:29

Pas les chœurs en notes tenues, les notes piquées, sur ''No More Of This'' par exemple.

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