Ashenspire - Hostile Architecture

Chronique CD album (44:02)

chronique Ashenspire - Hostile Architecture

« When you can't see the stars, you stop dreaming of space »

 

Malgré les mots un peu durs que j’avais pu avoir concernant le premier album d’Ashenspire, Speak Not Of The Laudanum Quandary, j’ai tout de même suivi attentivement l’évolution de la carrière du groupe. Les qualités de composition et d’arrangements de l’opus mais aussi la participation de son batteur / chanteur Alasdair Dunn au Grand Guignol Orchestra et à Douce Fange de Pensées Nocturnes ne sont pas étrangères à cet intérêt. Depuis 2017, le groupe de Glasgow a fait son coming out RABM, un mouvement qui semble prendre de l’ampleur au sein de la scène Black Metal, et je ne peux que m’en réjouir. L’anarchie n’est pas, contrairement à ce que laisse penser la croyance populaire, une liberté totale et un jemenfoutisme érigé en principe de vie (comme l’affichaient les caricatures punk) mais un système politique complexe basé sur le rejet des règles établies. Je vous invite à (re)lire Saul Alinski pour tenter de vous faire une idée. Alors oui, je l’attendais avec impatience ce Hostile Architecture.

 

L’Art est souvent politique, on a tendance à parfois l’oublier quand on parle de musique. Demandez par exemple à des groupes comme Napalm Death, Rage Against The Machine, DragonForce ou Refused si leur œuvre n’a pas une vocation à édifier les consciences. Rien que dans la forme, un titre comme « You Suffer » (1986 pour sa version démo) est un acte de rébellion. Et quand un groupe embrasse l’Avant-garde également il fait un acte politique, même sans le vouloir, il se positionne comme iconoclaste. Dès les origines du mouvement et les pionniers, il y avait une volonté de secouer la société bien-pensante, WASP et déjà sclérosée des Trente Glorieuses. De nos jours encore, la musique avant-gardiste s’évertue à exploser les dogmes afin de libérer les esprits et de faire évoluer les consciences.

 

Hostile Architecture est clairement un manifeste contre les nombreuses dérives de la société moderne qui place la réussite financière au dessus du reste, bien avant l’accomplissement personnel, par un groupe qui vomit la course aux profits actuelle. Ayant pris son ampleur au début du millénaire actuelle, mais plongeant ses racines dans les circonvolutions de la révolution industrielle, ce phénomène d’architecture hostile est la quintessence de l’absurdité de cette société contemporaine où la finance voyage plus vite que la lumière. Il a pour but premier de chasser des centres-villes ceux qui les investissent, souvent malgré eux, au quotidien et H24 au profit de costards de passage.

 

L’individualisation des bancs publics, des obstacles sur les espaces plans ou devant les bouches d’égout, des pics placés de manière stratégique, autant de systèmes anti-SDF qui sont autant de coups de canifs dans ce qu’il peut rester d’humanité dans la déshumanisation rampante des métropoles.

 

 

Et d’un point de vue purement musical, qu’est-ce qu’il donne ce Hostile Architecture? Est-il à la hauteur de son message politique? Le groupe a clairement mis à profit les cinq ans qui le séparent de son premier album pour affiner son écriture et son style, pour se détacher de sa principale influence. Il ne fait toujours aucun doute que la bande écossaise voue une grande admiration également à Devil Doll. Seul le chant si particulier peut encore évoquer celui employé par le club de Gentlemen de Leeds. On peut également noter une certaine proximité, dans la manière de hurler plus que sa s le timbre, avec Vaerohn. L’album s’ouvre sur une longue intro au dulcimer (joué par Otrebor de Botanist) et au saxophone, marquant d’entrée de jeu sa volonté de s’affranchir des convenances. La décadence musicale ainsi balancée aux oreilles de l’auditeur n’est que la reflet de la décadence d’une société du paraître. Ashenspire a des choses à dire, des choses pas toujours faciles à entendre, mais il le dit remarquablement bien. Pas de wokisme à la mode ou de conspirationnisme de bas étage, simplement un miroir tendu à bout de bras jusqu’à en crever.

 

L’avant-garde proposée par Ashenspire est furieuse, ne laisse que peu de répit à l’auditeur qui se retrouve pris à la gorge par ce constat d’échec de l’humanité. L’usage du saxo rappelle Fleurety et Solefald, tandis que les légers arrangements Indus apportent le côté urbain, qui lui évoque plutôt Imperial Triumphant et qui souvent fait défaut au pur Black Metal. L’habillage apportés par des violon et saxophone des plus versatiles ne doit pas masquer le travail des guitares, parfois plus en retrait, toujours présent sans faiblir. Ashenspire est un majeur tendu, plein de Fuck You Attitude, vers les actionnaires replets et avides. Keupon d’un jour, keupon toujours!

 

Les paroles, élégamment mis en mots, sont des charges systématiques contre la lutte des classes contemporaines, truquée entre les participants à la course aux profits et les premiers de corvée. L’ensemble est enrobé de poésie urbaine que l’auditeur retrouve habituellement chez les rappeurs ou les slammeurs. Par exemple, « The Law Of Asbestos » contient une référence à l’incendie de l’immeuble de logements sociaux dans le quartier de Grenfel à Londres, et qui a fait entre 72 et 79 morts en 2017. L’incendie a eu lieu malgré les alertes répétées concernant la vétusté du système anti-incendie de deux habitantes qui ont subit des menaces d’attaques en justice de la part des propriétaires. L’image est facile mais cette Hostile Architecture s’est bâtie sur du « Beton Brut », ce matériau bas de gamme.

 

Hostile Architecture n’est pas un album à mettre entre toutes les oreilles, mais très certainement l’album de l’année pour ma part. Avec un message politique à la hauteur d’une qualité musicale indéniable, on tient là un disque indispensable.

 

« No great men, only the great many »

photo de Xuaterc
le 02/08/2022

7 COMMENTAIRES

Pingouins

Pingouins le 02/08/2022 à 09:02:17

Franchement, je ne sais pas si je classerai ça encore dans le black metal ! Même si je vois qu'on pourrait les mettre genre entre White Ward et Grey Aura.

Après une écoute, il y a beaucoup à digérer mais j'ai trouvé ça très bon. Un bien bon merci pour cette découverte :)

Xuaterc

Xuaterc le 02/08/2022 à 11:21:50

Content que ça te plaise, j'ai hésité à citer White Ward. C'est très dense en effet
Je vois ce que tu veux dire concernant le BM, il y a quand même encore quelques gros éléments et scories, même si le groupe a fait un grand pas de côté

Moland

Moland le 02/08/2022 à 14:17:29

La chronique qui allèche. Surtout avec Grey Aura et White ward dans le name dropping de catin de luxe. J'ai vu passer cet album mais pas encore écouté. Une lacune à combler de suite. 

AdicTo

AdicTo le 02/08/2022 à 20:21:22

Ouais! Merci pour cette découverte. Instant buy, à la moitié du premier morceau.

Xuaterc

Xuaterc le 03/08/2022 à 06:11:57

De rien. Le premier morceau est phénoménal et justifie à lui seul l'acquisition de l'album

Yvves

Yvves le 10/08/2022 à 11:17:59

Thématiques distantes mais les ambiances ainsi que les déclamations dérangées et dérangeantes évoquent les géniaux "A Forest of Stars". Et je sais de quoi je parle, je suis ceinture pourpre en name dropping.

Xuaterc

Xuaterc le 11/08/2022 à 06:41:04

"les géniaux A Forest of Stars". J'adore aussi ce groupe, je m'étais mis comme défini de ne pas citer leur nom dans ma chronique justement. J'avais suffisamment insisté sur la ressemblance dans ma précédente chronique d'Ashenspire

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