Cave in - Final Transmission

Chronique CD album (31:19)

chronique Cave in - Final Transmission

Huit ans qu’on attendait un album de Cave In. On a bien eu un EP de raretés en 2015, un live en 2018 mais ces quelques miettes étaient à peine rassasiantes.

Huit ans, c’est long. Et quand c’est un album des prophètes du post-hardcore que l’on attend, huit ans, c’est très long. Et plus l'attente est longue, plus on attend un album de qualité. On se dit que le groupe a pris son temps, que ses membres ont vécu des expériences de vie, des expériences artistiques et qu'ils vont revenir pleins d'idées fraîches et originales.

 

Mais ici, les idées seront sombres, élégiaques, accablées car le 28 mars 2018, le monde de la musique perdait un musicien talentueux, et celui du hardcore/sludge l'un de ses plus actifs pistoleros. A quelques mois près, Caleb Scofield aurait pu avoir la chance de fêter son quarantième anniversaire mais il restera prisonnier éternel d'un malheureux hasard du destin. On se souviendra de son travail dans Old Man GloomZozobra et surtout dans Cave In qu'il menait de front avec Stephen Brodsky. Difficile donc pour le vulgaire petit chroniqueur que je suis de ne pas tenir compte de cet événement car un album, c'est, au-delà du simple produit fini, un processus d'écriture et d'enregistrement qui s'articule, prend vie et se justifie dans un contexte. Il est rare pour le chroniqueur de connaître parfaitement ce dernier, parfois il devine, de temps en temps, il suppose mais généralement il subodore, très souvent il se méprend. Pour Final Transmission, le contexte, il m'aura été jeté en pleine face, violemment comme un axiome funeste dont on ne peut faire abstraction .

 

White Silence commençait avec des morceaux plutôt énervés et terminait dans un registre plus éthéré, notamment avec "Reanimation" qui clôturait l’album. Comme une suite bien pensée, Final Transmission commence avec un morceau acoustique. Un bloc note guitare voix qu’on imagine enregistré par Caleb un soir sur un vieux dictaphone au gré de son inspiration du moment. Et si un tel morceau pourrait s'avérer a priori être une façon décontenançante de débuter un album, ici le contexte le justifie pleinement. Ce premier morceau, envoyé au reste du groupe quelques heures avant son décès, est un héritage, une eulogie, la volonté généreuse du reste du groupe de partager avec ses auditeurs l'envers d'un décor désormais disparu à travers le prisme brisé d'un de ses musiciens. Et ce prologue lourd de sens sera aussi une piqûre de rappel pour l’auditeur: Final Transmission se composent de démos du groupe retravaillées dans la douleur. 

 

En ressort, un album très éthéré, intense, aérien avec un côté LoFi (surtout dans les voix) qui déclinent au fil des morceaux les multiples facettes d'un groupe toujours aussi inspiré et intense.

Parfois presque expérimental ("Lunar Day") avec ses guitares pitchées qui sonnent comme des nappes cotonneuses et enveloppantes, douillettes tout en remplissant intelligemment l’espace; ne délaissant pas les côtés progressifs, comme "Shake My Blood" qui exalte ses riffs déroulant des arpèges syncopés soutenus par une basse plus lourde qui assoit l'ambiance. Un mélange délicieux de Porcupine Tree et de Neurosis.

Lourdeur qui se conforte avec "Winter Window"; jeux d'harmonies d'une guitare qui se fait boîte à musique noisy à grand renfort de pick scrape et de larsens maîtrisés, mais aussi divinement versatile, flottant entre sons délicatement boueux et registres aériens à l'allure des alternances couplet refrain.

 

Résolument moins hardcore, certes mais Cave In n'oublie pas ses origines et maîtrise encore l'écriture de morceaux plus rock, plus dur mais toujours avec ces passages très ambiants, dégageant ainsi une profondeur prenante, une sérénité rageuse. La finesse d'écriture est palpable ("Lanterna"), et les ambiance contenues, en retenue comme "Strange Reflection" et son final quasi-martial ou "Led To The Wolves" et ses bruitistes approches brutes jamais brutales.

 

Côté sonore, c'est d’une absolue beauté : chaque instrument se fait à la fois soliste et accompagnateur, ornement et structure. Le son chaud et organique du mixage subjugue l'intensité des morceaux. Les guitares y sont fuzzy mais parfaitement définies et remplissent l’espace sonore sans prendre le pas sur le reste, de l’abrasif en douceur.

La basse, bien présente, conjugue rondeur et incision en proposant plus que de simples lignes rythmiques mais des mélodies qui viennent compléter harmoniquement et harmonieusement les guitares. La batterie fait vibrer le tout, intense mais sans aucune agressivité. Enfin, la voix de Stephen Brodsky est toujours si pleine d'émotion, vibrante mais jamais chevrotante, entêtante mais jamais psalmodiante.

 

Cave In propose un album beaucoup moins rentre-dedans que White Silence et nous propose une chute profonde dans un univers musical cotonneux. Tempo, riffing, chants, le groupe a expié de douloureuses émotions, s’est assagit le temps d'un album et ça fonctionne parfaitement. Les morceaux sont aériens, plein d’émotions sans émotivité dans un style rock shoe-gaze travaillé qui flirte avec tous les styles du passé musical riche d'un groupe assurément doué pour faire voyager l'auditeur sans jamais choisir de l'emmener dans une direction précise. 

Final Transmission est un album sobre mais puissant, classieux, un hommage parfait, tout en finesse d'écriture et d'interprétation, qui se déguste comme la dernière bouteille de vin d'une cuvée unique, ouverte au moment idéal, révélant au fil des morceaux et des écoutes ses multiples tannins et dont on s'enivre sans craindre aucuns maux de têtes.

 

J'aurais voulu écrire mieux, plus juste, plus intense à l'image de cet album et du musicien qu'il salue une dernière fois mais je crains que ma plume, toute honnête soit-elle, laisse ici une trace bien lisse et fadasse. Alors, en guise de conclusion, point de traditionnel "On aime/On n'aime pas", cet album dépasse de telles considérations car Final Transmission n'est pas qu'un simple album, c'est une page musicale, couverte de larmes de rage, maculée de mélancoliques colères, qui se tourne dans le livre de la vie déjà tumultueuse de Cave In et qu'on espère ne pas être la dernière. Enfin, je m'oblige à noter Final Transmission mais de même que la tristesse, l'espoir ou les souvenirs, ne disposent d'aucune échelle de mesure acceptable, cette note n'est qu'un chiffre, surement pas une valeur.

 

Comme l'a écrit Voltaire, l'art de la citation est l'art de ceux qui ne savent pas réfléchir par eux-même, je tenais malgré tout à conclure avec cette phrase de Jacob Bannon (Converge): "all we love, we left behind".

 

 

photo de 8oris
le 24/01/2020

1 COMMENTAIRE

pidji

pidji le 24/01/2020 à 09:41:47

Bon, pour ma part, "jupiter" ne sera jamais égalé. Mais c'est un très bon disque. RIP Caleb encore une fois.

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