Devin Townsend - Lightwork

Chronique CD album (55:54)

chronique Devin Townsend - Lightwork

Empath avait été une très bonne surprise. Pas un album collage clinquant recyclant les gimmicks townsendiens avec plus ou moins d'inspiration – impression fâcheuse qu'ont pu parfois laisser les albums le précédant immédiatement. Non, la cuvée 2019 était exubérante et délicieuse, ambitieuse et juste, quoique sans doute un peu violemment flashy. Parce que, nom de nom, c'est vrai qu'à son écoute on avait parfois l'impression de se trouver pris dans l'avalanche colorée d'une corne d'abondance sortie des studios Disney. Depuis, vous êtes au courant, il s'est passé tout un tas d'événements relativement impactants ! Et vous imaginez bien que Devin n'a pas passé le confinement à s'abrutir devant la Casa del Walking Dead : le gaillard a continué de coucher sur partitions et disques durs les bouillonnantes éruptions créatives qui, apparemment, ne lui laissent aucun répit. C'est pourquoi ces derniers mois vous aurez peut-être vu passer quelques enregistrements live (notamment ses deux Devolution Series), des impros pas toujours captivantes, ainsi qu'une œuvre bicéphale, The Puzzle / Snuggles, yin & yang musicaux plus destinés à se vidanger la muse qu'à contenter une fan base de toute façon habituée à ce genre de dégazages sauvages.

 

Mais le vrai album post-Covid, le voici enfin. Lightwork, phare discographique émergeant au milieu d'un monde tumultueux et incertain. Un édifice solide, sans fioritures inutiles, grand, majestueux, dont le chaud faisceau balaye fort et loin, chassant l'obscurité et les doutes. Serein, apaisé, rayonnant de la douce confiance de l'artiste accompli, Devin a canalisé ses efforts mieux que jamais afin d'écrire dix titres qui sont sans doute parmi les plus abordables, les plus orientés « chansons » qu'il ait écrits depuis longtemps. Notez que ce n'était pas gagné d'avance : le bonhomme connaît parfaitement ses défauts. Il sait par exemple qu'il a toujours tendance à coller trop d'idées et de pistes superposées au sein de ses compos. Pour réussir à accoucher de ce nouveau jalon intentionnellement plus accessible – plus Pop, oui, allez, disons ça – le Canadien a donc confié celui-ci à une oreille extérieure, Garth Richardson. Bon, pour être honnête, la patte du Monsieur ne transparaît pas avec une évidence folle : comme ses aînés, Lightwork offre lui aussi ce son chaud, volumineux, scintillant, hyper oxygéné auquel nous sommes habitués. Par contre il est évident que le producteur embarqué dans cette aventure a parfaitement joué son rôle de garde-fou tant l'auditeur peut aborder ces 55 minutes sans peur de souffrir d'indigestion. Car à de rares exceptions près, le propos s'avère cette fois sobre, limpide, et immédiatement accrocheur...

 

Et quel plaisir bordel !

 

Que ceux qui, à travers Devin, vénèrent le puissant geyser créatif coloré ne soient pas effrayés par l'orientation prise sur ce nouveau chapitre : l'artiste est apaisé et canalisé, certes, mais ni léthargique, ni bridé. Lightwork n'est pas un nouveau Ghost. Même s'il s'apparente plus à une promenade sur un chemin côtier qu'à une partie de flipper à Las Vegas, il contient ces chœurs grandioses et ces ascensions sublimes qui sont sa marque de fabrique. Et le bonhomme a tenu à utiliser toute sa palette : chant féminin, parties orchestrales, voix hurlée (rare, mais présente), leads extra-terrestres à la Meshuggah, saupoudrage électroïde, petits délires (sur « Heavy Burden » notamment, le morceau frôlant le nawak en 2e mi-temps, avec notamment un peu de konnakol sur la toute fin) : tous les éléments townsendiens sont là. Évidemment, si les 10 pistes avaient été toutes autant dans la retenue que l'ultra-sobre « Vacation » (morceau par ailleurs très sympa), on l'aurait eu un peu mauvaise. Mais ce titre est ici l'exception qui confirme la règle. Car de « Moonpeople » et son refrain éclatant de fraîcheur vaporeuse jusqu'au bouleversant hymne à la vie qu'est « Children of God », Devin, derrière sa console, n'a de cesse de tourner ces boutons qui provoquent invariablement de puissants épanchements émotionnels chez l'auditeur. Et Pan! « Lightworker » et son refrain tellement large qu'il embrasse l'immensité du paysage alentours. Et Pan! « Equinox » qui transforme ce moment nébuleux entre sommeil et réveil en une formidable coulée mélodique. Et Pan! la grandeur molletonnée de « Call of the Void », son énergie bienveillante et ses conseils avisés habillés d'une légère mousseline vaporeuse. Et ainsi de suite, de piste en piste, les rares réserves que l'on pourra émettre ne concernant que « Heartbreaker » – un peu confus, un peu laiteux, un peu hésitant par moments – et « Celestial Signals » – un peu plus convenu et anesthésiant – deux morceaux néanmoins tout à fait agréables.

 

Entre rêveries pour édredon moelleux, promenades grisantes et iodées, et séances de deltaplane sur fond d'horizons marins, Lightwork est une nouvelle raison de se lever le matin, de regarder par la fenêtre avec espoir, et de sortir de son triste cocon de confiné. Si Devin parlait aux foules comme il compose sa musique, il serait ce genre de tribuns qui galvanise les masses et peut pousser aux élans les plus formidables comme aux exactions les plus terribles, tant celui-ci sait faire vibrer la corde sensible des émotions les plus profondes.

 

… Ah ça, avec un 17e (plus ou moins) album de cette trempe, vous n'êtes pas près de me voir brûler ma carte de membre du Devin Worship Club !!

 

 

 

 

PS : la version deluxe de l'album est livrée avec un CD bonus intitulé Nightwork. Celui-ci, bien plus hétérogène que son jumeau lumineux, contient quelques jolies perles, dont un « Faction » méchamment SYLien, un « Yogi » singulier mais super motivant, un « Precious Sardine » qui part complètement en live, mais aussi un « Boggus » inattendu, décalé, mais une fois de plus carrément délectable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La chronique, version courte: Lightwork est la carte postale envoyée par un Devin serein, accessible, apaisé, à la luminosité brillamment canalisée. C'est le bonheur simple d'un regard émergeant de sous la couette pour plonger à travers une fenêtre entrouverte dans le vert généreux d'un jardin. C'est la majesté simple du V d'une escadrille de cigognes découpant le ciel bleu depuis le haut d'une falaise. C'est un mélange fantastique de vaporeux, de voluptueux et de vivifiant, un best of piochant dans le meilleur d'Addicted, Ki, Casualties of Cool et Terria.

photo de Cglaume
le 23/01/2023

2 COMMENTAIRES

el gep

el gep le 23/01/2023 à 20:12:46

Ah-ha §? Vais-je encore lui donner mes sous ?

cglaume

cglaume le 23/01/2023 à 20:16:36

Il le mériterait le bougre !

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