Iron Maiden - Senjutsu

Chronique CD album

chronique Iron Maiden - Senjutsu

Senjutsu est un album de tous les paradoxes. Un événement en soi, pour commencer, puisqu’il s’agit de la nouvelle offrande de l’un des plus grands groupes de toute l’histoire du metal, ce qui suffit pour attiser la curiosité et délier les langues, des détracteurs comme des thuriféraires. Pour autant, comment aborder convenablement le 17e album studio de la Vierge de Fer et surtout, qu’en attendre ? Répondons en ces termes : il ne s’adresse pas à tout le monde, ou alors sous certaines conditions indispensables. En clair, il ne se destine pas aux nostalgiques de la 1ère heure. L’âge d’or du groupe est révolu depuis belle lurette. Va falloir commencer à s’y faire, puisqu’on compte plusieurs albums qui nous disent en substance qu’il s’avère inutile de s’attendre à ce que Iron Maiden pouvait proposer entre son 1er opus et Seventh son of a seventh son. Quand on interroge un fan sur son album préféré, les réponses oscillent immanquablement entre le 1er et le 7e mais personne ne rencontrera de contestation quant à son choix. Les avis commencent à sérieusement diverger sur la suite de la discographie, en fonction du vécu de chacun avec les Anglais. Senjutsu ne déroge pas à ce dernier constat. Il divise comme jamais.


Poursuivons : il ne s’adresse pas aux impatients, ceux qui attendent d’un album qu’il le convainque dès la 1ère écoute. A cette exigence, il répond par une autre : il ne se laisse pas appréhender facilement. Pour en dégager la substantifique moelle, il convient de s’armer de patience mais aussi de pugnacité. Ça tombe bien, son titre renvoie à « L’Art de la guerre » de Sun Tzu. En d’autres termes, c’est seulement au bout de plusieurs écoutes attentives qu’il commencera à se laisser approcher. Condition sine qua non pour s’en forger une idée plus tranchée. Pari risqué de dresser ce genre de barrière face à l’auditeur, notamment en proposant un album excessivement long (80 minutes) qui en perdra fatalement plus d’un en chemin. Plus qu’un marathon, c’est une véritable bataille qu’il invite l’auditeur à engager. Solidement campé sur ses lignes de force, il défie l’auditeur de percer ses défenses, dressées en soutien de son aspect rétif.
Nous parlions de paradoxes. L’un de ceux-là se manifeste dans l’aménité des mélodies qu’on identifie malgré tout à la 1ère approche, même si on ne les retient pas d’emblée. Autre paradoxe : malgré cet atour avenant, s’il faut du temps pour creuser et dégager ses qualités, ses défauts, quant à eux, sautent aux oreilles plus aisément. Enfin, cet opus ne parlera pas à ceux qui aiment la vitesse et la fougue. S’il n’est pas exempt de cavalcades propres au groupe, ni d’envolées entraînantes, il demeure dans sa globalité relativement lent, voire lourd. D’ailleurs, à la 1ère écoute se dégagent les titres qui n’obéissent pas à ce système : « Stratego » et « Days of future past », deux chansons qui ne s’étirent pas dans le temps et qui fonctionnent sur une base classique couplets/refrains. Pour le reste, on en vient à l’adage de mise qui relève de l’évidence : Maiden livre du Maiden. On n’en espère pas moins de sa part, et dans un sens, c’est rassurant d’identifier le groupe dès les 1ère mesures et de le distinguer, sans doute possible, de tous les fakes qui inondaient les plateformes de streaming quelques jours avant la sortie de l’album.


Débarrassons-nous du chapitre sur les défauts de l’album. Tout d’abord, sa longueur, même si ça se discute. Pour une 1ère approche, et ne pas passer à côté de l’ensemble, peut-être convient-il d’aborder les titres individuellement, pour éviter l’overdose. D’autant que force est de constater que moult d’entre eux fonctionnent sur le même schéma structurel, ce qui, mis bout à bout, peut provoquer l’indigestion avec une légitime sensation de frustration et de lassitude : intro calme, enclenchement des riffs de base qui donnent à la chanson sa couleur, ligne de chant appuyée par les guitares, et envolée au moment des soli principaux, ou juste ensuite, sans pour autant partir dans tous les sens, en termes de changements de rythme. Heavy, mais pas trop ; prog, mais pas trop. A l’image de son tempo moyen, l’album se situe dans un entre-deux déconcertant. D’autre part, on aura beau multiplier les écoutes, un gimmick récurrent s’entête à titiller les oreilles, à savoir, cette propension à jouer les mélodies à l’unisson, au chant et à la guitare, sur quasiment tous les titres. En soi, rien de nouveau, Maiden l’a déjà fait moult fois sur plusieurs albums (coucou, « Aces high »), mais ici, ça en devient systématique et partant, agacinant. Pourtant, c’est, dans un sens, malin d’ouvrir l’album avec un titre emblématique de ce qu’il réserve. On se serait attendu à une entame conquérante, volontaire, engagée, à la place, la chanson qui donne son nom à l’album se pose comme un messager en annonçant la couleur. D’ailleurs, le message des 2, voire des 3 premières chansons, se décrypte peut-être comme suit : certes, vous allez avoir droit à de longs titres qui ne décollent jamais vraiment de manière ostensible, mais si vous persévérez, vous aurez également droit à plus de variété que vos premières impressions peuvent vous laisser (malgré les nombreuses impressions d’autocitation qui, au choix, déçoivent ou rassurent), pas forcément parmi les chansons, quoique, mais plutôt au sein de certaines d’entre elles.


Par ailleurs, on peut reprocher les nombreux éléments puisant dans la musique celtique traditionnelle. Sans être nouvelles (« The Journeyman » ou « The Clansman »), ces incursions dans le traditionnel se disséminent tout au long de l’album. Dans le fond, on ne peut proprement parler de défaut, tout dépend du ressenti de chacun, car après tout, la bande à Eddie est anglaise, rien de choquant de la voir puiser dans sa propre culture. En outre, ces allures de gigues peuvent justifier un autre reproche qu’on rencontre chez les déçus : la répétition ad nauseam de certains motifs au sein d’un même morceau qui renvoie à ce que l’on trouve précisément dans la musique folklorique celtique traditionnelle.
Si on envisage chaque titre dans sa singularité, on peut aisément mettre en exergue un contre-exemple au dernier défaut évoqué : « The Parchment ». Décortiquons : introduction calme (comme pour la plupart des titres, cependant), 1er riff introductif, suivi du riff principal, sur lequel intervient la 1ère ligne de chant. Précisons que la chanson ne comporte pas de refrain, on repassera donc pour son titre répété à l’envi comme sur la plupart des pièces de « Somewhere in Time » ou de « Dance of death », par exemple. A la fin du couplet apparaît le 1er solo qui se ferme sur une nouvelle partie. Le tout en gardant un groove pesant et chaloupé présent depuis le début. A ce stade, on peut constater que le titre épuise les riffs, mais on ne peut parler de répétition. Suit une ritournelle entêtante (à 4’16) et 2 soli enchaînés, suivi d’un retour au 1er riff. Répétition ? Que nenni. Un rappel, plutôt. A la différence près que cette fois, un autre solo s’y greffe. L’art de la nuance. A 6’45, une nouvelle ritournelle, inédite jusqu’alors. Elle annonce la mélodie de la nouvelle ligne de chant. Répétition ? Longueur ? Que nenni. Davantage une progression subtile. Cette nouvelle ligne de chant se divise en 2 parties successives, et la chanson gagne alors en dimension épique et solennelle. Surtout sur la courte vocalise qui clôt cette boucle. Quand tout à coup, changement de tempo. « The Parchment » hausse le ton. Avec de nouveaux soli tout à fait digestes. Certes, le titre s’étire sur 10 minutes, mais il progresse tout en nuances et réserve de belles surprises à l’auditeur attentif et disposé à les recevoir. En clair, sans révolutionner la musique de Maiden, il ne cède pas à la paresse et s’avère, sans céder à l'esbroufe, bien plus complexe qu’il n’y paraît.


Le problème avec cet album, c’est qu’il ne surprend pas, en cela qu’il n’effectue aucune véritable embardée, ne propose pas de véritable morceau de bravoure, reste sur une ligne peu ou prou rectiligne, sans jamais emprunter de chemins de traverse, mais plutôt en glissant des respirations par le truchement de titres plus courts et plus immédiats dans leur réception. Nous avons là un monolithe. Servi par un son massif, lourd, sourd, qui ne sera pas du goût de tout le monde, mais qui s’assume complètement. Paradoxalement, cet aspect monolithique lui confère un certain charme et constitue une composante importante de ses qualités : une indéniable cohérence d’ensemble (contrairement à des albums comme No prayer for the dying ou Fear of the dark qui se présentent comme des patchworks de genres différents au sein desquels chacun ira piocher ses préférences) servi, et il s’agit d’une constante, par des soli de toute beauté, des pièces d’orfèvrerie qui imposent le respect. Pour le coup, les 3 gratteux occupent chacun leur place idoine, sans hiérarchie. Chacune de leurs partitions rivalise de maestria qui relève de la leçon. Oui, Maiden compte 3 guitaristes, comme disent les Anglo-saxons : « négocie avec ça ». In fine, lançons un pari. Celui que Senjutsu compte parmi ces albums qui, nonobstant leur réception frileuse à leur sortie, se bonifient avec le temps, leurs qualités sortant de l’ombre de leurs défauts à mesure qu’on en multiplie les écoutes. Et qui, à un moment donné, peuvent même acquérir le statut d’album culte. Rendez-vous dans quelques années pour le solde des comptes.

photo de Moland Fengkov
le 14/09/2021

10 COMMENTAIRES

papy_cyril

papy_cyril le 14/09/2021 à 11:04:23

pas encore assez écouter de mon côté (le partageant avec madame) et en cela tout à fait d'accord avec toi il nécessite plusieurs voire de nombreuses écoutes pour l'assimiler... perso j'adore ses influences celtes qui s'intègrent à merveilles!

Moland Fengkov

Moland Fengkov le 14/09/2021 à 11:40:02

Oui, ils assument complètement ces éléments qu'on retrouve sur quasiment tous les titres, sans pour autant céder au revival folk. On est  pas  chez  Skyclad. 

R.Latouffe

R.Latouffe le 14/09/2021 à 11:42:41

Pour ma part, c'est déjà mon préféré de leur période année 2000. La prod colle bien au propos, Dickinson chante plus grave (et qu'est ce que ça lui va bien !) les trois guitares s'entendent à celui qui voudra bien faire l'effort d'écouter, la basse ronronne en plus de claquer, et une batterie que je trouve guerrière, portée sur les toms. De mon côté, les 80mn passent sans problème ! Pour finir, entièrement d'accord avec la fin de la kro, album culte dans quelques années, les paris sont ouvert !

Moland Fengkov

Moland Fengkov le 14/09/2021 à 12:21:34

J'en suis au stade  où j'écoute  l'album en mode  random, je suis tombé sur un enchaînement  "The time machine" / "Days of future past" / "Stratego" : ça passe crème, dans cet ordre. Et  oui, plus je l'écoute,  plus  je l'aime, cet  album. 

Moland Fengkov

Moland Fengkov le 14/09/2021 à 12:53:58

Quant  à la  basse de  Harris,  oui, j'adeure  comme  elle  allie  rotondités et  habituels  claquements,  ça  s'entend  notamment sur  "Death of  the  Celts". 

Xuaterc

Xuaterc le 14/09/2021 à 13:34:54

Pour ma part, un bon cru de la part de Maiden, pas à la hauteur de Book of Souls, mais très plaisant malgré sa longueur. Un opus qui se dévoile lentement.
100% raccord avec toi Moland

Rafff

Rafff le 14/09/2021 à 20:36:46

Merci pour la chouette chro ! Encore un chouette album pour un groupe qui va enterrer tout le monde, tout en restant droit dans ses bottes !

Rafff

Rafff le 14/09/2021 à 20:38:22

Papy Cyril tu veux nous faire croire que tu n’as pas acheté plusieurs éditions ???!!

Crom-Cruach

Crom-Cruach le 14/09/2021 à 22:12:43

Pt'aing cette pochette quand même ! Elle déboite mémère.

Moland Fengkov

Moland Fengkov le 14/09/2021 à 23:57:00

Rafff,  merci de  l'avoir  lue :)

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