Arka'n - Interview du 16/09/2019

Arka'n (interview)
 

On ne commencera pas cette interview par la question classique « Qui êtes-vous ? Quel est votre parcours ? » – nos lecteurs peuvent le découvrir par eux-mêmes via la biographie disponible sur votre site. Je vous demanderai plutôt laquelle, parmi les propositions suivantes, décrit le plus fidèlement l’esprit d’Arka’n en 2019 ? « AsrafoCore » (proposition qui émane de vous) ? « Afro-tribal Metal » (autre proposition émanant de vous) ? Un plus général « Metal africain » ? Un encore plus général « Free & fighting World Metal » ?

Haha... En fait, tous ces termes collent bien au style d'Arka'n! Mais pour éviter les étiquettes à rallonge du genre Afro-tribal-free & Fighting World Metal, on a réduit l'appellation à AsrafoCore. "Asrafo" signifie "guerrier" en langue Éwé – cette langue locale dans laquelle sont chantés les morceaux de l'album. L'esprit guerrier est assez présent dans l'univers d'Arka'n, avec toutes les valeurs que cela implique: combativité, dignité, respect de l'ordre mystique de l'univers, sagesse, sacrifice de soi pour une cause commune, etc. De plus nos morceaux se caractérisent par une forte présence des sonorités traditionnelles togolaises. C'est tout cela qui nous a poussés à adopter le nom "AsrafoCore".

 

En lisant la chronique écrite par un confrère sur un autre webzine, j’ai appris que Zã Keli est constitué de compos écrites sur des périodes relativement différentes. Cela veut-il dire que certains des morceaux de l’album ne représentent plus tout à fait le Arka’n d’aujourd’hui ? Quel(s) titre(s) représente(nt) le mieux votre personnalité actuelle ?

Je crois que le style et la personnalité de nos morceaux n'ont pas trop changé au cours du temps, même si, au début, nos textes étaient peut-être plus philosophiques, plus mystiques. On a depuis réactualisé l'instrumentation, et réarrangé certains morceaux afin qu'ils respectent notre nouvelle façon de voir la musique d'Arka'n. Et au final tous les morceaux rentrent dans le concept global de l'album, qui ne se cantonne pas seulement à de l'Afro-tribal Metal, mais offre une palette plus large, incluant du Nu metal, du Hard rock, du Funk / Hard-Rock, etc. (cf. "Got to break", "Lost Zion", "Prince of Fire"). Pour en revenir aux réarrangements, la première version de "Viviti" était différente de celle que tu peux entendre sur l'album par exemple. Elle était beaucoup moins Rock, beaucoup plus aérienne, avec pas mal de synthé et une section rythmique à la fois plus simple et plus légère. "Les Peuples de l'Ombre" donne un autre bon aperçu de ces transformations, la version vidéo sortie en 2010 étant moins pêchue que la version figurant sur l'album. Mais s'il fallait ne citer qu'une poignée de titres représentant parfaitement le style particulier d'Arka'n, je citerais "Warrior Song", " Tears of the Dead" et "Return of the Ancient Sword"...

 

Je sais qu’il y a loin du Togo à l’Afrique du Sud… Néanmoins, pour des petits Français sans repère élevés au son de Johnny Clegg & Savuka, il est parfois dur ne pas penser aux chants zoulous du célèbre groupe de Johannesburg quand on entend les chœurs qui reviennent régulièrement sur Zã Keli. Y a-t-il des similitudes effectives entre ces chants du sud et les musiques traditionnelles que vous avez mélangées au Metal… Ou mes oreilles ont elles tendance à simplifier lourdement ?

Ha ha! C'est vrai qu'à première vue il y a quelque chose de particulier qui caractérise la plupart des chants traditionnels africains. Pratiquement le même timbre vocal, une certaine façon d'harmoniser, les mêmes types d'instruments – même si leurs sons et la façon dont ils sont fabriqués peuvent légèrement varier d'un endroit à un autre. Il y a quelque chose de profondément commun à tous les peuples africains – nos vies de tous les jours, nos cultures, nos valeurs. Nous partageons le même combat, nous crions nos joies et nos peines, etc. Mais au-delà de ces similitudes, les Africains qui sont encore connectés à leur culture peuvent facilement relever de grosses différences entre des rythmes qui pourraient te sembler presque identiques au premier abord, ceux-ci traduisant les particularités de peuples et de rituels distincts. Donc oui, il y a sûrement dans nos chants et musiques des similitudes immédiatement apparentes, mais aussi énormément de  différences. Et c'est ce qui fait toute la richesse de nos cultures.

 

Comment décidez-vous d’utiliser plutôt l’Anglais, le Français ou le Togolais (la langue Éwé en l’occurrence, comme tu le précisais plus tôt) lorsque vous vous attaquez aux textes de vos chansons ?

Alors pour commencer, ha ha, je ne peux pas vraiment prétendre que nous chantons en Togolais, puisqu'on parle une multitude de langues au Togo. Par ailleurs l'Éwé est parlé dans 3 pays en tout (Ghana, Togo, Bénin), pays dans lesquels sont également parlées une multitude d'autres langues... Mais pour en revenir au choix de la langue, à vrai dire le choix s'impose à moi en fonction de l'inspiration du moment. En fait je ne calcule rien quand je compose les textes. C'est la musique elle-même qui "réclame" la langue qui lui convient le mieux. "Peuples de l'Ombre" est le seul morceau en Français (bien qu'on y trouve également des passages en Anglais et en É). Je n'ai pas réussi à écrire un autre morceau en langue française depuis... Sinon, dans la plupart des compos on chante à la fois en Anglais et en Éwé.

 

Où avez-vous réussi à obtenir un aussi gros son ? Est-ce à Lomé que l’on peut trouver d’aussi bons studios et ingénieurs du son ? 

Merci, je suis très flatté. C'est principalement moi et mon frère (le rappeur) qui avons enregistré, mixé et finalisé l'album au sein de notre home studio. Nous avons travaillé avec le matos à notre disposition. Pas forcément le top en matière de qualité, mais on a usé de beaucoup d'astuces pour compenser le manque de matériel adéquat. Et au final on a pu obtenir un son qui tient la route. En plus nous avons de longues années d'écoute de Metal derrière nous, ce qui fait qu'on avait à peu près en tête la qualité sonore que celui-ci exige. Et cela nous a pris de longs mois afin d'arriver à nos fins. Au final nous sommes assez contents du résultat. Et on se réjouit que les gens aiment eux aussi! C'est pour nous une vraie reconnaissance, après de longues journées et des nuits blanches à chercher le bon son! Pour en revenir à Lomé, on y trouve des studios avec de bons ingénieurs, mais ils sont plus orientés World music.

 

Zã Keli est le premier album que j’aie entendu qui ose – et réussisse – la fusion de musiques typiquement africaines et du Metal. Il est pour moi le Sahara (…et, dans le même registre, Arka’n est pour moi le Orphaned Land) du « Metal africain ». Vous voyez-vous également comme ce genre de précurseurs ? Savez-vous si, malgré tout, il n’existerait pas d’autres groupes qui, à leur niveau également, tentent ce mélange Metal / Musiques africaines – mais qui n’ont pas encore réussi à se faire entendre à l’international ?

Arka'n a sorti ses premiers morceaux il y a déjà dix ans, mais c'est seulement maintenant que certains nous découvrent... Et on peut être sûrs que d'autres attendront bien encore 5 ans avant de découvrir nos morceaux. Donc je me dis qu'il y a certainement quelque-part des groupes qui font eux aussi de beaux mélanges de ce type, mais que nous ne les avons pas encore découverts, ou qu'ils ne publient pas suffisamment sur internet pour qu'on les y déniche. Jusqu'à présent Arka'n semble effectivement être le premier groupe connu de la région à faire cette fusion entre le Metal et les musiques du terroir africain. Si l'on élargit cette fusion au Rock et aux musiques africaines, on peut trouver d'autres groupes. Mais pour ce qui est du mariage du Metal et des musiques du terroir – du moins d'Afrique de l'Ouest – je me risquerais à dire qu'on est les premiers. Et on est sûrs d'ouvrir la voie à d'autres groupes qui suivront nos traces. Le groupe S-Band du Burkina, par exemple, fait du très bon boulot, et son excellent guitariste Sina Kienou m'a avoué être en partie inspiré par l'univers musical d'Arka'n.

 

Bien que l’on ne soit pas vraiment dans le même registre, avez-vous déjà écouté les 2 albums de Zeal’n’Ardor ? Et si oui, appréciez-vous ce que fait Manuel Gagneu ?

Je viens de découvrir et j'aime beaucoup! On se retrouve à errer dans des univers très particuliers, et ce chant Negro Spiritual te plonge dans un quantique sombre... C'est comme explorer les entrailles de quelque chose de vivant, de redoutable, de grand... Et l'on se demande s'il y a une sortie. J'aime ça!

 

Je découvre que vous avez fait l’objet d’un reportage sur ARTE, dans l’émission « We Make Music / 28 minutes » : comment êtes-vous rentrés en contact avec la chaîne ?

Aah... Les gros avantages des réseaux sociaux! Cela s'est fait par l'intermédiaire d'un ami Facebook du nom de Baptiste Roman (merci, frère!), qui suivait Arka'n depuis la sortie des Peuples de l'Ombre en 2009. Il nous a mis en contact avec la chaîne, et ça s'est fait comme ça, facilement et joyeusement!

 

Au-delà du mélange Metal / musiques africaines, vous semblez ouverts à tous les genres, pourvu que le résultat soit bon. Vous adoptez ainsi régulièrement du chant Rap, un morceau comme « Got To Break It » comporte des plans de gratte clairement Funk, on peut également entendre un peu de clavier parfois… Est-ce que vous vous imposez quand même un cadre stylistique « strict », ou bien tout ce qui est bon est le bienvenu, quel que soit le genre naturel d’appartenance à l’élément en question ?

En fait, effectivement, comme je te le disais tout à l'heure, Arka'n ne se cantonne pas uniquement au style "AsrafoCore". Nos influences sont très diverses. Pour nous la musique est un monde tellement fluide et flexible... Tous les êtres humains ont eu de par leur lointain passé une source commune, qui a évolué et s'est épanouie en plusieurs univers riches et puissants. Et la musique fait partie de cette source-là. Pour nous toutes les fusions sont possibles, pourvu que cela vienne naturellement, sans être "forcé" ! Nous avons des compos qui mélangent intimement Reggae, riffs Metal et Musique africaine, etc. Mais tout doit se faire naturellement, presque instinctivement. Il ne faut pas trop chercher, ou calculer pour que cela fonctionne.

 

Les éléments Metal que l’on peut discerner sur Zã Keli semblent inspirés parfois du Groove Metal à la Pantera / Machine Head, parfois du Sepultura époque Roots, parfois – plus rarement – par la scène Néo, parfois par le Hard Rock « pur et dur »… Quelles sont vos références en terme de groupes Metal ?

Hmmm... Cette question revient souvent et me plonge toujours autant dans de beaux souvenirs! Haaa... Je n'arrive pas précisément à déceler d'influence précise, parce qu'on a écouté pas mal de Rock et de Metal par le passé. Et notre démarche n'a jamais été de chercher à copier, ou même d'apprendre à reproduire les riffs: on écoute cette musique uniquement pour le plaisir. Je peux juste te citer quelques noms en vrac, mais je ne sais pas trop parmi eux qui nous a vraiment influencés. Je laisse la latitude aux auditeurs de me dire quelles influences ils ressentent en écoutant Arka'n. Personnellement j'ai pas mal écouté Jimi Hendrix, Scorpions, Van Halen, AC/DC, Metallica, Linkin Park, Rage against the Machine, Pantera, Slipknot, Killswitch Engage, Mudvayne, Disturb, Cannibal Corpse, Dying Fetus, Steve Vai, etc. J'aimais tous ces groupes et je passais de l'un à l'autre, tranquille.

 

Comment composez-vous un morceau d’Arka’n ? D’abord un riff Metal ? Ou plutôt, au contraire, une partie « tradi' » ? Y a-t-il vraiment une règle ? Est-ce que cela peut venir d’abord d’une ligne de chant – en sachant que vous avez le chic pour proposer de superbes refrains?

Aah, merci bien! A vrai dire, dans Arka'n, je compose souvent le chant et la ligne principale de presque tous les instruments. Puis, une fois tous ensemble, chacun apporte son expertise pour construire la version finale. Comment me viennent les compos ? La plupart du temps via une atmosphère que je ressens, ou une mélodie entêtante qui s'impose subitement à moi alors que je fais autre chose (la cuisine ou la lessive, oui oui, même quand le contexte est très chiant). Cela peut aussi arriver quand je m'exerce à la guitare, ou encore (plus rarement) en cherchant vraiment à composer. Cela peut commencer par un riff de guitare, par un chœur semblant venir du fin fond d'un monde perdu, ou par une section batterie/basse/percu/guitare qui surgit comme ça dans mon esprit... Je l'enregistre alors presque immédiatement. Des fois ce sont juste des voix qui "appellent" une section de percussion traditionnelle. Et les choses prennent ainsi forme, petit à petit. Quand le chemin semble clair,  je le soumets aux membres du groupe qui apportent alors leur feeling pour continuer dans la voie précédemment tracée. On améliore au fur à mesure la compo en respectant son univers propre, jusqu'à la version finale qu'on répète et enregistre. Les répètes se passent dans notre studio d'enregistrement, donc on peut facilement apporter des modifs aux morceaux enregistrés quand de belles idées nous "tombent dessus" !

 

Je sais que la chose n’est pas forcément facile, mais avez-vous déjà des perspectives, voire des propositions concrètes qui pourraient vous permettre de jouer en dehors d’Afrique – et, on l’aimerait plus particulièrement, en France ?

En effet ce n’est pas facile, mais cela ne nous empêche pas de continuer à composer, enregistrer, jouer sur scène pour faire entendre nos titres mais aussi tout simplement parce que nous adorons ce que nous créons. Et c’est toujours un immense plaisir pour nous de rencontrer notre public et de faire découvrir notre musique. Les réactions sont toujours très encourageantes et nous poussent à aller de l’avant pour franchir d’autres montagnes. Ce n’est pas un problème propre à l’Afrique d'ailleurs, car être musicien et avoir un groupe, cela demande beaucoup de sacrifices, que vous viviez à Madagascar, en Bolivie, à St Petersburg, à Calgary ou au Havre. « Percer », comme on dit, prend du temps, surtout si on veut s'inscrire dans la durée. Alors on continue à se faire connaître par le net (via des clips de concert ou des vidéos écrites et réalisées par nous-mêmes) et sur des scènes régionales de plus en pus ambitieuses avec l’espoir - en effet - de rencontrer nos fans en France, en Europe en général, mais aussi au Brésil, aux USA, et au Japon! C’est ça qui nous motive énormément. Nous recevons des messages des quatre coins du monde et on sera plus qu’heureux de pouvoir jouer notre musique pour et chez ceux qui nous suivent en dehors du continent. On ambitionne de tourner en Europe l’an prochain, et on sera sur un marché important de la musique à vocation internationale en décembre prochain (au Festival ACCÈS à Accra au Ghana). Bref, s’agissant plus particulièrement de la France, Arka'n est prêt pour le Hellfest! Ce serait sublime si ça pouvait se faire!

 

On avait évité la première question classique, mais on n’évitera pas la fin classique en vous laissant le dernier mot. Merci, et encore félicitations pour la qualité de Zã Keli !

Eh bien grand merci à toi Cyril pour cet entretien! Du coup cette réponse est peut-être elle aussi classique, mais "sincèrement sincère": merci à toi pour ton appréciation de l’album, ta critique détaillée et documentée, ainsi que pour les groupes que tu nous fais découvrir! On espère vraiment que très bientôt, nos fans et tes lecteurs pourront voir Arka'n jouer et que tu pourras chroniquer la folie d'un de nos concerts! Ce sera un plaisir et un honneur pour nous. En attendant, donc, de se retrouver physiquement, on adresse à tous tes lecteurs un grand bonjour depuis l’Afrique de l’Ouest, et on vous invite à découvrir et faire découvrir notre musique. Nous sommes également très actifs en ligne donc n’hésitez pas à consulter nos réseaux et nous faire un coucou. On se dit à très bientôt !

photo de Cglaume
le 02/10/2019

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