Lofofora - Peuh!

Chronique CD album (62:08)

chronique Lofofora - Peuh!

Avant de sombrer gore et armes (ça sonne mieux comme ça) dans les musiques extrêmement saturées, le petit cglaume a baigné un temps dans la fosse rock-keupon française des Ludwig Von 88, Gogol 1er, Mano Negra et Garçons Bouchers. Puis les déferlantes successives des Iron Maiden, Metallica, Megadeth et autres Sepultura vinrent balayer cette première vague d’acné musicale, reléguant les vieilles K7 autrefois chéries au fond de la poussiéreuse malle aux idoles déchues – vous savez comment sont les collégiens, la hype du lundi devient la lose du vendredi. Il aura fallu attendre 1996, bien avant que le « Beat The Bastards » de The Exploited puis toute la scène crust ne trouvent le chemin de mes oreilles, pour que Lofofora vienne offrir au jeune Proust métalleux que j’étais alors une madeleine laser qui fut bien vite trempée dans ma tasse de thé Hi-Fi. … Et conséquemment pour que la sève punk remonte enfin et fasse percer de nouveaux bourgeons à travers la chape métallique recouvrant ma perception musicale du monde.

 

Il faut dire que le groupe avait déballé une artillerie lourde face à laquelle il aurait été vain de résister. Profitant de la vague fusion/rap-metal menée par les Clawfinger, Body Count ou encore No One Is Innocent, les Lofo avaient ajouté à cette marmite alors très populaire de pleines louches d'énergie punk, un riffing hardcore/metal abrasif, ainsi qu’un gros son imposant leurs propos avec l’impact d’une charge de buffle à qui l'on aurait cherché des noises. Fort de l'impressionnante verve (ne pas se planter de consonne ...) d’un Reuno nous bombardant de textes à haute teneur revendicative autant que vindicative, comment ce « Peuh! » – 2e album du groupe – aurait-il pu manquer sa cible? Collez « Jazz trash assassin » (dont l’habillage à base de samples divers rappelle un peu le « Born Dead » de Body Count – fin de la digression) ou « Intox populi » entre les oreilles de n’importe quel pékin ayant par le passé vibré au son de « Ronde de Nuit » de la Mano ou du « Répression » de Trust, et vous en ferez illico un converti! Quand en plus l’album renferme de purs brulots punk aussi jouissivement minimalistes que cinglants comme « Bon à rien » ou « Vive le Feu » – l’excellente reprise des Bérurier Noir –, vous verrez rapidement repousser la crête sur le crâne de la victime consentante. D’autant que si avec « Peuh! », Reuno et sa bande réussissent à galvaniser leur public aussi efficacement que le plus doué des harangueurs de foules, et à lui insuffler une saine envie de casser tout ce qui est pourri aux alentours, ils le paient largement en retour. En effet, après s’être envoyé l’album d’une traite, le constat est sans appel: l'auditeur est regonflé à bloc, la banane coincée sur un rictus mauvais, le moral bloqué sur thermostat 10, prêt à partir à la conquête du monde la batte à la main.

 

Mais pas de mystère à cela: si l’album fait un tel effet bœuf, ce n’est pas parce que le groupe a envoûté ses fans à coups d'aiguilles plantées dans des poupées vaudou. Non, c’est juste qu’il effectue un quasi sans faute. Varié, efficace, intelligent, accrocheur, l'album cumule toutes les qualités. Côté micro, on sent bien que Reuno met toutes ses tripes dans les textes qu'il délivre, le gus modulant son chant avec à propos entre beuglements rageurs, confessions sur l'oreiller, flot rappé, voire même élans ragamuffin (cf. la fin de « Vice et râle »).  Les textes sont d'ailleurs tout particulièrement mordants, en équilibre parfait entre colère, pertinence et impertinence, le tout porté par une plume bien plus affutée que chez bon nombre de leurs congénères. Côté guitare, si on ne peut pas vraiment parler ici de virtuosité, celle-ci s'avère néanmoins idéalement abrasive, infectieuse, parfois chargée d’effets et autres distorsions bien rock (« Macho Blues », le refrain de « Bon à Rien » …), voire méchamment thrash (par exemple à la fin de « Intox Populi »), et elle porte les titres tout autant que Reuno (quand elle ne les sauve pas carrément, cf. « Le Pendu » et son riff principal). On notera encore le rôle primordial de la basse qui renforce le groove de la guitare et se pose en élément incontournable au sein de titres comme « Arraché », « Mental Urbain » ou « Bon à Rien ». On constate ensuite que le groupe nous a mitonné une tracklist aux petits oignons, de manière à stimuler sans cesse l'auditeur en intercalant judicieusement morceaux rock engagés, titres groovy, giclées punk et compos plus foncièrement urbaines (ie. à forte coloration hardcore / hip-hop). Il se permet même le luxe de finir sur une épopée de plus de 16 minutes, composée à quatre mains avec le groupe Ekova, nous faisant ainsi atterrir en douceur lors d'un dernier trip sentant bon la transe opiacée, entre chants orientaux vaporeux et percussions tribales.

 

Même s'il est clair qu’une partie de l’enthousiasme manifesté dans cette chronique est dû à la douce nostalgie naturellement causée par un revigorant retour aux sources, des écoutes attentives – allez, sortons même les grands mots: des écoutes « analytiques » – m’ont confirmé ce que je ressentais par ailleurs: « Peuh! » est objectivement un pur chef d’œuvre, un concentré d’efficacité, de rage bouillonnante et de savoir faire qui frôle la perfection. "Frôle", parce qu’en comparaison des plus gros tubes de cette galette, d'autres titres comme « Le Pendu » ou « Amnes’history », bien que très bons, ont un impact quand même moindre. Quoi qu'il en soit si vous êtes passés à côté à l'époque, c’est le moment ou jamais de réparer une grave lacune, l'album étant resté, 15 ans après, d'une rare actualité, tant sur le plan de la composition que sur celui de la prod' ou des thèmes abordés!

 

"Nous voilà assis sur un baril de poudre ..."

photo de Cglaume
le 31/10/2010

5 COMMENTAIRES

metallurgeek

metallurgeek le 10/03/2013 à 02:38:02

Superbe album. Et superbe chronique aussi :) merci.

cglaume

cglaume le 10/03/2013 à 09:46:50

De rien. On se fait d'abord plaisir à nous-mêmes ! :)

Crom-Cruach

Crom-Cruach le 10/03/2013 à 11:07:57

..."comme des statues de cire prêtes à se dissoudre"

Crom-Cruach

Crom-Cruach le 10/11/2013 à 00:41:26

11/10

Paf le chien

Paf le chien le 03/02/2018 à 10:05:38

S'écoute toujours avec autant de plaisir. Cet album ne vieillit pas.

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