Sigh - Shiki

Chronique CD album (46:06)

chronique Sigh - Shiki

Cela faisait deux albums (In Somniphobia et Heir to Despair - le propos étant moins vrai pour Graveyard) que Sigh nous trimballait sur des sentiers aussi escarpés qu’exotiques, sa toge de grand prêtre avant-gardiste s’étant peu à peu muée en cape de pèlerin routard. À l’annonce de la sortie d’un douzième album studio, on avait donc préparé notre sac à dos en y plaçant les incontournables boussole, gourde, duvet et dico Breton – Sanskrit, on avait réalisé tous les rappels de vaccins nécessaires, et l’on attendait fébrilement de savoir si l’on irait cette fois chasser le morse albinos en bordure de cercle polaire ou si l’on apprendrait à confectionner de l’alcool de baie des Batak dans un village perdu au nord de Sumatra. Sauf que Mirai Kawashima, le Frédéric Lopez de l’Avant-Garde Black Metal nippon (… comment ça le « nouveau » présentateur s’appelle Raphaël de Casabianca ? Vous croyez que j’ai le temps de regarder la télé peut-être ?), a tendance à broyer du noir depuis qu’il a passé la barre fatidique de la cinquantaine et qu’il a réalisé qu’un bête Covid mal luné pouvait l’envoyer bouffer les racines de pissenlit en deux temps trois mouvements. Du coup, plutôt qu’un voyage pétillant dans des contrées lointaines, il nous propose cette fois de rester dans son Japon-sweet-Home pour y contempler la chute des feuilles d’un œil empli de mélancolie.

 

Il n'est pas étonnant, dans ce contexte, que la première écoute de Shiki m’ait laissé en bouche un léger parfum de pétales de morose, les langueurs désabusées de « Kuroi Kage » évoquant un peu trop le spleen du mastodonte déprimé en route pour le cimetière des zélés faons. Tempo plombé, impression de traîner derrière lui toute la misère du monde, le morceau prend bieeeeen le temps avant de révéler finalement percu’ discrètes, chœurs vivants, solo Rock’n’Roll, blasts et saxo, autant de signes qui rassurent quant à la capacité du groupe à ne pas sombrer dans la Depressive Dark Metal attitude. M’enfin n’empêche, le ton est donné : Shiki n’est clairement pas un clin d'œil au « Tchiki Boum » de Niagara, mais bien un terme qui, selon le contexte, peut signifier aussi bien « Le moment de passer l’arme à gauche » que « Les 4 saisons ». Rien qui évoque l'univers roudoudou des Teletubbies, donc. Et en effet, ce Shiki-là rend compte des interrogations et émois d’un Mirai en train d'observer le monde depuis l’automne bien entamé de sa vie.

 

… Quelqu’un aurait des substances euphorisantes à conseiller à notre ami ?

 

Oui mais non : la prise de conscience que tout n’est pas si rose en ce bas monde ne conduit pas systématiquement à l'écriture d’albums de Goth Doom plaintif. Vous vous rappelez Pitfalls ? Si le nouveau Sigh n’a que peu en commun avec l’album de Leprous, il réussit lui aussi à sublimer les peines de son créateur via des compos réellement sexy, quand elles ne sont pas carrément exceptionnelles. D’autant que les Japonais n’ont pas renoncé à leurs aspirations avant-gardistes, jugez plutôt : ce nouveau chapitre propose sonorités SF planantes kekalo-voivodiennes (aux deux tiers de « Shikabane » par exemple), vapeurs psyché-70s (« Shouku » comporte carrément un solo d’orgue Hammond), interventions de synthé électroïde, mais aussi des moments plus what-the-fuck (Nawak ? Oui) comme le début mielleusement J-Pop de « Mayonaka No Kaii » (aïe aïe aïe !!!) ou la partie Trap Metal bien tripante animant la 2e moitié de « Satsui - Geshi no Ato » (on croirait entendre du Uratsakidogi !). Autre élément qui « beautifulise » notablement cette cuvée 2022, Mirai a fait appel à deux musiciens de renom pour donner corps à sa vision : Frédéric Leclercq, mercenaire de la 6 cordes franco-françois, ex-DragonForce et actuel Kreator, ainsi que Mike Heller, attendrisseur de peaux chez Azure Emote et Fear Factory. Et il ne s’agit pas seulement là d’incorporer des noms prestigieux dans le livret. En effet le premier apporte de précieux solos, plutôt typé Heavy, et toujours appropriés, tandis que le second ajoute finesse et présence accrue à des plans de batterie plus affirmés que jamais.

 

Alors oui, « Kuroi Kage » se meut avec la vitesse et l’entrain du condamné à mort gambadant vers la potence. Et en effet, « Touji No Asa » nous laisse les terminaisons nerveuses liquéfiées par une séance de méditation lénifiante façon « Ton Casualties of Cool en short devant le Prisu’ du mont Fuji ». Mais les instants grisants sont plus nombreux, notamment un « Shoujahitsumetsu » furieux et varié (agrémenté de son petit break motörheadien à 1:14 …) et un « Mayonaka No Kaii » délicieusement schizophrène opposant Folk Metal oriental bien punchy bien que vivement coloré de sonorités vintage, et trip sombrement groovy quoique brillamment non-organique. Essayez l’expérience, ce sera plus parlant. D’autant que Sigh n’est pas le genre de groupe dont on peut réduire le propos à quelques petites fiches récapitulatives. On espère à présent que le voile sombre dont s’est drapée la muse de Mirai ne pèsera pas trop sur les épaules de celle-ci, et que le groupe trouvera encore les ressources et la motivation pour sortir les albums débutant par I, G et H qui, on l’espère, viendront compléter ce nouveau cycle discographico-acrostiche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La chronique, version courte: eh non, cette fois Sigh ne nous propose pas un album de Marco Polo Heavy / Black regorgeant de saveurs exotiques. Les vétérans ayant réalisé qu’ils s’approchent du moment où la RH de Life Inc. pourrait bien leur envoyer leur solde de tout compte, ils ont naturellement pris un virage plus sombre, plus « retour aux sources », centré sur leur Japon natal. Mais l’inspiration et les nombreux hors-pistes stylistiques étant toujours de la partie, on se régale cette fois encore et l’on se dit que, l’angoisse du temps qui passe leur allant si bien, on ne risque pas de leur prescrire des antidépresseurs…

photo de Cglaume
le 20/09/2022

6 COMMENTAIRES

8oris

8oris le 20/09/2022 à 15:54:18

Le dico breton-sanscrit et le "Frédéric Lopez de l’Avant-Garde Black Metal nippon"...mais où vas tu chercher tout ça? XD

cglaume

cglaume le 20/09/2022 à 16:08:01

Beaucoup de jus de carotte fermenté 😁

Xuaterc

Xuaterc le 20/09/2022 à 17:29:23

Une cuvée beaucoup plus Xuato-compatible que cuniculiphile

Black Comedon

Black Comedon le 22/09/2022 à 07:05:33

Je ne connaissais, me suis laisser emporter par la chronique et la belle pochette, ça tourne en boucle depuis 2 jours. Ma vie ne sera plus jamais la même, ce mix de hargne avec des des solis de branleurs, de blasts bien sentis et des experimentations c'est juste tout ce que j'aime ! 
Une fois que je l'aurai bien digéré vous me conseillez quoi dans la disco ?

cglaume

cglaume le 22/09/2022 à 08:02:06

J’aime beaucoup « In Somniphobia » perso. Les touches World y sont bien plus marquées

Black Comedon

Black Comedon le 23/09/2022 à 14:37:14

Bien noté merci

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